Danse
Festival (des)illusions : une clôture folle, grand écart entre danse et théâtre-performance

Festival (des)illusions : une clôture folle, grand écart entre danse et théâtre-performance

30 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le week-end des 25 et 26 mars, le festival (des)illusions du Monfort se terminait en beauté avec la programmation de deux œuvres très différentes, mais tout à fait qualitatives : Dos au mur de Camille Regneault « Kami » et Julien Saint Maximin « Bee D » (ensemble : Yeah Yellow) et Ceux qui vont mieux de Sébastien Barrier.

S’élever sur le mur : breaking au top du top

Camille Regneault « Kami » et Julien Saint Maximin « Bee D » sont des breakers, des danseurs dont les techniques viennent du mouvement hip hop et se concentrent sur les figures acrobatiques et la puissance, avec beaucoup de « freezes » (des figures arrêtées). Tous les deux sont déjà très établis sur cette scène particulière, avec une réputation qui n’est pas déméritée : ce qu’ils donnent à voir dans Dos au mur est impressionnant, une vraie prouesse physique, d’autant plus admirable qu’elle se faisait ce week-end dans une Cabane recuite par le soleil printanier. La capacité qu’ont ces deux artistes à faire apparemment ce qu’ils veulent de leur corps est tout simplement sidérante.

Ce qui rend ce spectacle différent des autres spectacles de breaking, et le rend particulièrement intéressant, c’est l’idée à la fois scénographique, dramaturgique et chorégraphique de mettre un mur sur scène. Du point de vue de la danse, cela ouvre des possibilités nouvelles dans des dimensions habituellement difficiles à explorer pour des breakers. Kami et Bee D profitent de cet appui pour faire des figures sur le plan vertical, même pour s’élever littéralement puisqu’ils finissent par utiliser la plateforme que constitue le haut du mur pour tenter de nouvelles figures au bord du vide. Si le propre du cirque, comme le disent certains, est bel et bien la possibilité de la chute, alors on comprend le choix de ces deux amoureux de cirque que sont Stéphane Ricordel et Laurence de Magalhaes de programmer ce spectacle ! Du point de vue de la dramaturgie, le mur a pour propriété de pouvoir scinder l’espace et séparer les individus, évidemment, et il n’était que trop tentant de s’en servir pour mettre en scène un tel arrachement, Bee D disparaissant de l’autre côté du mur au bout d’une dizaine de minutes, laissant Kami désemparée de l’autre côté. C’est le prétexte à tout un jeu d’expression autour de l’absence, de la recherche, d’une forme d’errance. Puis des retrouvailles, heureusement. Et puis il faut dire que sur le plan de l’occupation de l’espace et sur le plan plastique, cet énorme mur qui peut se disloquer en trois caissons distincts est plus qu’impressionnant. Il est très beau, également, et le travail de mise en lumière doit être salué : loin d’être noir et lisse comme on pourrait le croire au premier abord, il serait plutôt gris béton, avec une surface irrégulière, accidentée, dont les reliefs projettent de très belles ombres en lumière rasante.

A partir de l’ensemble de ces éléments, Kami et Bee D taillent un spectacle de danse d’une énergie folle, et d’une précision presque surhumaine. A certains moments, on se demande si leurs pieds toucheront à nouveau le sol tant ils sont capables de tenir leurs équilibres dans toutes les positions imaginables. La possibilité d’introduire une verticalité dans les mouvements et les déplacements est exploitée jusqu’au bout, en passant notamment par quelques portés très circassiens. On va presque jusqu’à l’effet magique quand l’un des danseurs disparaît soudain, escamoté par le mur, ou quand, à peine cachés par les pans des caissons, ils semblent finalement tenir en lévitation au-dessus du sol.

Un tour de force aussi beau que bluffant.

Sébastien, barré sous les embruns : qu’il est doux de dériver

Sébastien Barrier est un type pas ordinaire, le genre à pouvoir prendre ses obsessions et à les malaxer jusqu’à en faire la chair vive d’un seul en scène, un poète doublé d’un performer, un conteur qui chemine sans se préoccuper de cartes ni de règles. Assister à un de ses spectacles, c’est accepter de partir pour l’inconnu, de taquiner l’absurde et un petit bout de folie. C’est accepter aussi de rentrer dans son intimité, de partager un bout de route avec les âmes qu’il a croisées et qu’il a collées avec soin dans son album de voyage. C’est beaucoup d’humanité et de liberté, quelque part entre théâtre et performance.

Ceux qui vont mieux, c’est une ouverture sur un tout simple « Vous êtes là ! ». Sur scène, Sébastien Barrier est et restera seul. Un pupitre, deux pupitres, où sont fixés micros, plus divers appareils et ordinateurs qui lui permettent de lancer des sons enregistrés, qui peuvent aussi bien être la voix de ses enfants qu’un accompagnement musical. Suspendues aux cintres, trois poutres qui serviront à figurer des décors ou introduiront un mouvement inattendu dans certaines séquences en se balançant. A fond de scène, un écran qui va permettre la projection de vidéos, souvent prises par Sébastien Barrier lui-même, mais qui peuvent aussi bien, par exemple, être les images d’un passage télé de son groupe préféré. Et puis, parce que décidément la suspension ne lui fait pas peur, et qu’il va beaucoup parler de prêtres, le morceau d’un bras de Jésus, attaché au-dessus de sa tête avec une corde – évidemment, il s’agit d’un morceau d’une statue, récupéré nous dit-il au Grand T à Nantes, qui fut un couvent avant d’être une salle de spectacle.

Avec tout cela, l’artiste nous lance dans un dédale à demi halluciné d’anecdotes, de moments de témoignage autant que de moments de pur boniment, traçant un chemin labyrinthesque vers une conclusion que lui seul peut deviner. On voit que des jalons sont préparés pour guider le récit, comme autant de bornes qui surgissent du brouillard fantastique dans lequel il nous entraîne pour, tout de même, retrouver un jour le chemin. Mais on sent toute la vertigineuse capacité à improviser, à tisser, à composer, à embrasser le flot de la parole pour elle-même et à se laisser couler avec délices dans le courant. Tout cela, il le fait avec un humour mi tendre mi corrosif, et un air débonnaire et bourru qui a un je-ne-sais-quoi de Vincent Lindon. Aucune pudeur ne le retient de mettre en scène son propre père ou ses enfants, dans une moindre mesure sa mère ou sa compagne, toujours avec cette même tendresse, toujours avec cette même propension à rire aussi, mais en grinçant un peu aux entournures. Sébastien Barrier s’adresse aux présents – les membres du public – comme il peut s’adresser aux absents – son père, ou Yves, le prêtre qui a sauté du parapet du viaduc de Morlaix. Il trace son chemin du profane au sacré, de l’intime au général, hasardant des parallèles entre le Christ et son père, chante à l’occasion, au besoin par-dessus la chanson Jobseeker des Sleaford Mods auxquels il fait mine de vouer un culte. Du flot dans lequel nous immerge ce mythomane magnifique, jamais on ne sait ce qui est vrai et ce qui est inventé ou du moins outré, jamais on ne sait ce qui est sérieux et ce qui relève du second degré, et, pour cette raison, ce collage sonore, visuel et dramatique improbable touche à quelque chose de génial. En même temps qu’il peut être diablement déroutant.

Est-ce qu’on ne s’y perd pas par moments ? Parfois, oui. Est-ce qu’on peut trouver cela trop long, si on décroche, si l’artiste est particulièrement labile le soir de la représentation ? Eventuellement. Mais c’est aussi l’expérience : s’immerger, corps et âme, larguer les amarres, se jeter à l’eau sans bouée, et faire confiance au capitaine pour tout de même arriver à bon port après avoir été bien secoué.

On ne va pas se le cacher, ce n’est pas nécessairement du goût de tout le monde dans l’assistance, le bonhomme est clivant. Mais pour celles et ceux qui acceptent le voyage, quelques vertiges sont au rendez-vous.

 

DOS AU MUR

Conception, scénographie et chorégraphie : Camille Regneault « Kami » et Julien Saint Maximin « Bee D »
Danseurs : Camille Regneault « Kami » et Julien Saint Maximin « Bee D »
Composition musicale : Julien Lepreux
Création lumière : Frédéric Stoll
Constructeur décor : Jipanco

CEUX QUI VONT MIEUX

De et par Sébastien Barrier
Régie générale, lumière et vidéo Félix Mirabel
Son Jules Trémoy / Jérôme Teurtrie
Matelotage et accessoires Matthieu Bony
Merci Elisa, Catherine Blondeau, Gaele Flao, Geoffroy Pithon, Mohammed El Khatib
participation artistique : ENSATT

visuel : CEUX QUI VONT MIEUX ©Jerome Teurtrie

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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