Théâtre
« Les possédés d’Illfurth » : théâtre est sorcellerie

« Les possédés d’Illfurth » : théâtre est sorcellerie

12 avril 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 12 au 23 avril 2022, le Monfort accueille en sa Cabane le spectacle Les possédés d’Illfurth du Munstrum Théâtre (Lionel Lingelser). Une prouesse de théâtre portée par un comédien seul en scène, qui convoque les démons d’une autobiographie fictive pour mieux les exorciser. Un tour de force, un joyaux incandescent, une leçon magistrale, une secousse vitale – c’est tout cela et peut-être même un peu plus.

Sur le plateau nu on croisera des éléments biographiques fictifs, l’énurésie d’un enfant fragile, une mère naturopathe, les camarades d’un club de basket, un metteur en scène manipulateur qui considère que l’ennui, “c’est chiant”…

Sur le plateau nu on croisera des démons dans une boîte de nuit, deux enfants possédés, le Duende, et la Sainte Vierge tellement défoncée qu’elle ne sait plus où elle a garé son dragon – et comment lui en vouloir, puisque c’est samedi soir.

Partir du réel, le mêler au symbolique avec beaucoup de liberté, donner libre court à la langue, faire se côtoyer la plus âpre dureté avec mille traits d’humour, tenir toujours un chemin clair et droit au milieu de tout ce bordel : tel aurait pu être le pari d’écriture de Lionel Lingelser – cofondateur du Munstrum théâtre – et de son complice auteur Yann Verburgh, qui lui a ciselé un texte à sa (dé)mesure. Un pari difficile. Mais si pari il y a eu, c’est un pari qui a été gagné.

L’ancrage est biographique. Lionel Lingelser est bel et bien alsacien, il a grandi à Illfurth, il a baigné tout jeune dans le récit incroyable de ces deux jeunes enfant, Joseph et Thiébaut Bruner, les derniers possédés officiellement exorcisés par l’Eglise en Alsace au 19e siècle, et la maison de son grand-père était bien celle-là même où le drame de ces deux enfants s’était joué. Lionel Lingelser a bel et bien grandi là, plongé ses racines dans ce terreau, pour finalement se révéler dans le métier de comédien.

Le reste est probablement largement inventé ou déformé. De ce matériau de base, qui fait déjà un grand écart troublant entre la réalité la plus triviale et un fantastique enraciné dans les croyances populaires et le mysticisme catholique, les deux compères arrivent à tirer un récit halluciné, foisonnant et pourtant cohérent, qui prend cent détours pour toujours revenir frapper au même endroit, celui de la possession, de ce qu’il se passe quand son corps n’est plus à soi. Possession démoniaque donc, mise en abîme avec cette forme de possession du comédien qui s’abandonne au personnage, confrontée aussi à cette forme extrême de possession qui arrive lorsqu’un être humain s’arroge le droit de disposer du corps d’un autrei sans son consentement.

La galerie de personnages convoqués autour d’Hélios, l’alter ego de Lionel Lingelser, comme lui né à Illfurth, comme lui devenu comédien, est haute en couleur, et, souvent, cède à la caricature pour accéder à une dimension grotesque particulièrement bien maniée, qui tire plus d’un éclat de rire aux spectateurs : le prêtre exorciste, la mère néo-hippie, le metteur en scène imbu de lui qui s’entoure de nébuleuses citations de Garcia Lorca et d’Artaud… Il n’est guère que le personnage de Bastien, l’agresseur du jeune Hélios, qui soit dépeint avec une finesse aussi constante que bienvenue.

Ce texte extrême, déchiré entre le rire et les larmes, perché quelque part entre la scène et les enfers, est un cadeau fait à un artiste de grand talent : Lionel Lingelser le porte seul, de bout en bout, à la première personne, s’effaçant derrière Hélios, carnavalant d’un personnage à l’autre avec une rapidité confondante. Rarement le mentir-vrai a-t-il été porté à ce point d’incandescence au théâtre : les frontières se brouillent, personne et personnage se confondent, la prise de risque est bien réelle en même temps que la tempête d’émotions contradictoires qui secoue le public. Orfèvre des micro-indications, Lionel Lingelser campe ses personnages avec un rien, une attitude et une inflexion de la voix, il fait tenir des discours entiers en un minuscule geste, un mouvement du poignet lui suffit pour tirer un rire ou un soupir du public conquis. C’est un marathonien, c’est un magicien, et tout le spectacle n’est qu’une grande prouesse où brille sa maîtrise de son art – en même temps que se révèle un côté parfois un peu excessif !

Tout cela, cette galerie de personnages plus grands que nature, ces décors aussi variés qu’un théâtre à Genève et une boîte de nuit en Enfer, Les possédés d’Illfurth arrive à le convoquer sur scène sans l’aide d’aucun autre artifice que la lumière – le plateau est nu, il n’y a pour ainsi dire pas de costume à part une cape vite enlevée et une couronne vite posée, pas d’accessoires à part une veste et une chaise. Le Munstrum Théâtre, d’habitude plutôt baroque, se dépouille de ses artifices et se sert de l’ultime pouvoir du théâtre, le pouvoir de l’imagination. Tout est dans rien, il suffit de le vouloir. Mais encore faut-il le pouvoir, et l’illusion ne tient enfin qu’au talent, à l’engagement, à la force de conviction sans faille d’un comédien de grand talent, qui ne compte pas ses efforts.

Les possédés d’Illfurth, c’est un magistral rappel de ce que le théâtre peut être et de ce que le théâtre peut faire.

C’est un sacré voyage, qui ne recule devant aucun excès pour rendre sensible son propos.

C’est un rappel glaçant que les démons sont parmi nous.

C’est l’affirmation lumineuse de la possibilité du dépassement et de l’invention de soi.

C’est un cri d’amour au théâtre et à son public.

A découvrir jusqu’au 23 avril au Monfort à Paris.

GENERIQUE

Mise en scène et interprétation Lionel Lingelser
Texte Yann Verburgh en collaboration avec Lionel Lingelser
Collaboration artistique Louis Arene
Création lumière Victor Arancio
Création sonore Claudius Pan
Régie Ludovic Enderlen
Administration, production Clémence Huckel (Les Indépendances)
Diffusion Florence Bourgeon
Presse Murielle Richard
Visuel (c) Jean-Louis Fernandez

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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