Cirque

«  Minuit / Dream In My Head » : Yoann Bourgeois se met en suspension sur la musique de Yael Naim

«  Minuit / Dream In My Head » : Yoann Bourgeois se met en suspension sur la musique de Yael Naim

28 février 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Pour deux soirs, les 23 et 24 février, la Cité de la Musique accueillait Minuit / Dream In My Head, spectacle poétique né de la rencontre de deux jeunes prodiges de la scène, Yoann Bourgeois pour le cirque et Yael Naim pour la chanson. Variation circassienne virtuose basée sur ses Tentatives d’approche d’un point de suspension, Yoann Bourgeois inscrit sa dramaturgie physique avec talent dans l’espace de la salle des concerts, devant un public sous le charme.

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Il y a deux choses avec lesquelles Yoann Bourgeois aime bien jouer: les machines de scène, et le point de suspension, objet de ses recherches assidues. Le point de suspension, c’est ce moment très particulier où un corps, à l’apogée de sa course, ayant épuisé le mouvement qui l’a soulevé mais n’ayant pas encore été repris par la gravité, se trouve l’espace d’un bref instant à un état de flottement, apparemment immobile, sans rien qui ne le tienne ni ne le porte. Un moment de poésie physique qui fascine ce touche-à-tout des disciplines du cirque, qui a décliné de très nombreuses variations autour de sa recherche.

Cette approche sensible et fragile d’une poésie physique a séduit Yael Naim, musicienne talentueuse à l’univers sensible et saisissant. La Cité de la Musique l’ayant invitée pour 3 jours, elle a souhaité s’associer à Yoann Bourgeois le temps de ces deux soirées.

Le circassien a donc composé un spectacle à la mesure de la très belle salle des concerts qu’il était invité à investir. Son approche scénographique est subtile, en même temps qu’elle est résolument ludique. Des ambiances lumineuses très contrastées sculptent l’espace très ouvert du plateau. Le jeu, qui s’appuie sur le récit d’une poursuite amoureuse (extrait de Chroniques 3 des jours entiers et des nuits entières de Xavier Durringer), met en scène des évolutions dans les coursives, pour déplacer l’action hors cadre. Surtout, l’accident est invité d’emblée dans la représentation, la suspension étant aussi incertitude: accident corporel d’un corps qui perd ses faux membres, qui chute, qui lutte avec des micros qui lui échappent, dans un jeu très clownesque; accident matériel des accessoires qui s’échappent, des projecteurs qui se détachent du grill pour venir se fracasser sur la scène.

Yoann Bourgeois sait ne pas se prendre au sérieux, ce qui est rafraîchissant.

Il sait aussi se renouveler à la mesure de chaque endroit visité, à la mesure de chaque occasion de faire spectacle, ce qui est admirable – d’autant plus qu’il le fait souvent.

Ainsi, le spectacle peut encore séduire ceux qui en ont vu d’autres versions, qui dans le parc de la Maison de Chateaubriand, qui récemment encore au Panthéon. Yoann Bourgeois a sa grammaire de base, différentes saynètes ou expérimentations physiques qui sont autant de tentatives d’approche de ce fameux point de suspension. Il se ressert ici d’éléments déjà existants et donc déjà vus, mais dans une situation dramaturgique différente, au soutien d’un texte nouveau. Et il a aussi la bonne idée d’entretisser de petits morceaux inédits pour lier le tout.

Surtout, en cette occurrence, il joue – et il fait jouer ses interprètes – en miroir de la musique. Le spectacle est en effet accompagné – comme il l’est habituellement – par une harpiste de talent, Laure Brisa, qui enserre les numéros dans des mélodies tantôt simples et douces, tantôt superposées et syncopées. Et, le temps d’un morceau, Yael Naim prend place sur scène, et, tandis qu’une danseuse très visiblement enceinte tournoie sur elle-même dans une ronde qui donne le vertige (magnifique Lora Juodkaite), elle régale le public de sa voix aussi soyeuse que puissante en entonnant Dream In My Head, morceau tiré de son dernier album.

Yoann Bourgeois arrive admirablement à épouser les particularités de la situation qui lui est donnée – lieu, accompagnement musical, incorporation d’un texte nouveau – en s’y adaptant avec toutes apparences de l’aisance. Il maintient une identité forte, tout en inventant de nouvelles possibilités en fonction de ce qui lui est donné. Même si certains des numéros sont plus que familiers de ceux qui suivent son travail depuis longtemps, il faut rendre à son génie qu’ils restent captivants malgré le passage des années: La Balance de Lévité est toujours aussi envoûtante, Fugue / Table – Hourvari reste empreint de beauté et de poésie. Tout au plus relèvera-t-on que Fugue / Trampoline fonctionne moins bien à un seul interprète.

On aimerait bien voir Yoann Bourgeois se renouveler radicalement – on garde un souvenir enchanté de Celui Qui Tombe – mais le voir jouer à adapter son répertoire de saynètes à de nouvelles occasions avec une habileté qui n’exclut pas la malice, reste un petit plaisir qu’on ne se refuse pas.

Yoann Bourgeois, mise en scène et interprétation
Avec la complicité de Laure Brisa, Marie Fonte, Sonia Delbost-Henry, Yurié Tsugawa et Lora Juodkaite
Avec la participation de Yael Naim et David Donatien
Visuels: (c) Géraldine Aresteanu

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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