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circusnext à la Cité: le cirque et sa relève

circusnext à la Cité: le cirque et sa relève

18 mars 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre de la Cité Internationale accueillait ce week-end les présentations des six lauréats de circusnext, label européen visant à faciliter l’émergence d’une jeune création circassienne. Les six étapes de travail présentées étaient convaincantes, et démontrent la vitalité du cirque européen tout autant que la qualité du travail du label.

Lorsque Cécile Prévôt, directrice de circusnext, prend la parole pour présenter les lauréats distingués par la plateforme, elle relie immédiatement son travail avec la question politique européenne. En effet, loin d’être cantonnée à une simple vision économique, l’Europe est aussi une Europe de la culture : c’est ce que des initiatives comme circusnext démontrent, concrètement.

circusnext, effectivement, c’est un jury transnational, quelques 116 candidatures venues de toute l’Europe, 6 projets lauréats au sein desquels sont représentées 8 nationalités différentes. Ces artistes, tous jeunes, tous sélectionnés pour l’originalité et la singularité de leurs propositions, sont la preuve vivante du dynamisme du Vieux Continent en matière de cirque, et ici, particulièrement, de cirque contemporain. Les circassiens européens explorent, créent, innovent, et, de fait, les spectacles proposés vendredi soir à la Cité Internationale étaient convaincants.

Les travaux vus ce soir-là sont ceux de Familiar Faces (Josse De Broeck, Petra Steindl, Hendrik Van Maele, Felix Zech), d’Andrea Salustri et du Collectif Rafale (Cécile et Sonia Massou, Julien Pierrot, Thibaut Lezervant).

Certes, il s’agit de spectacles en cours d’élaboration : mouvements parfois imprécis, dramaturgie inaboutie, manque de rythme, sont les écueils habituels de cet état fragile dans lequel les artistes partagent leurs projets. Pour autant, les idées sont belles.

Dénominateur commun, la recherche sensorielle, et la quête d’une autre corporéité à travers le travail de la matière.

Sur le plan sensoriel, on constate une attention très grande au sonorités, au bruit, bruit des corps ou bruit des agrès, bruit des éléments et bruit des matériaux bruts. Qu’il s’agisse de l’eau mobilisée par Familiar Faces, du polystyrène d’Andrea Salustri, des corps et du plancher chez Rafale, il est évident que le cirque, pour ces artistes, n’est plus quelque chose qui se donne seulement à regarder, mais qu’il s’ouvre à d’autres dimensions. De là découle un travail, souvent, sur la sonorisation : microphones chez Andrea Salustri, senseurs non acoustiques chez Rafale, où les sœurs Massou ont puisé inspiration dans le rapport au monde de leur père, aveugle de naissance.

Sur la plan de la matière, on sent clairement que ces jeunes artistes vont chercher au-delà des simples agrès et de leur propre corps, pour proposer une théâtralité du monde physique, qui transcende la virtuosité de gymnaste du cirque plus traditionnel. Rafale utilise un plancher qui permet de rendre sonores le déplacement des appuis et la percussion des corps, et des dispositifs d’obscurcissement et de confusion qui vont permettre de rendre les impressions visuelles plus confuses. Familiar Faces utilise l’eau pour toutes les propriétés qu’elle possède : sonores, quand l’eau retombe, optiques, quand le sol couvert d’une fine pellicule se fait miroir, physiques quand elle autorise des glissades ou se soulève en gerbes qui sont comme des murs de gouttelettes. C’est tout de même Andrea Salustri qui pousse le plus loin son exploration, jusqu’à ce que son corps s’efface complètement derrière le matériau – on parie que son travail intéressera au plus au point les marionnettistes et autres artistes de théâtre d’objets – puisque le polystyrène qu’il utilise, casse, découpe, met en lévitation, en mouvement, devient le centre d’une dramaturgie de la matière et de l’espace, où le circassien (?) déplace son rôle vers celui du manipulateur et du metteur en scène.

Trois propositions, trois modernités, trois projets qui méritent d’être suivis de près.

Sanctuaire Sauvage, du Collectif Rafale, prend appui sur des propositions finalement classiques d’acrobaties et de main-à-main, et les sublime en déplaçant le point de vue sensoriel du public. Voir avec les oreilles, appréhender différemment l’espace, dans un dispositif à 360° qui laisse cependant une grande latitude d’évolution aux artistes.

Surface, de Familiar Faces, qui use très intelligemment de l’eau, pour créer sa propre esthétique, et ajoute une nouvelle grammaire de mouvements et d’appuis à ce qui serait encore, sinon, du main-à-main de facture assez classique. Jeu métaphorique sur la fluidité et l’impermanence, clins d’oeil aux sports aquatiques avec maillots et serviettes, jeux de miroir de toute beauté. Au-delà des problèmes de rythme propres à un travail non encore achevé on tient là un potentiel pour un très beaux spectacle, non dénué d’humour.

Materia d’Andrea Salustri est cependant la proposition la plus enthousiasmante. En se laissant tout le temps d’opérer à vue dans un dispositif frontal, l’artiste travaille diverses mises en forme du polystyrène – boules, fines particules, plaques – pour en explorer une à une les propriétés. Les micros et l’entraînement mécanique fournis par quelques ventilateurs composent une trame sonore. Des effets de transparence, d’occultation, détournent la lumière. Effets dynamiques, quand les courants d’air entraînent le matériau, le soulèvent, le projettent. Dans une dramaturgie du mouvement très élaborée, l’artiste réussit à instaurer des codes avec son public, qu’il amuse ou qu’il impressionne tour à tour. Des fontaines blanches naissent sur scène, des étoiles tombent du ciel, des tours s’effondrent dans un ballet d’abord un peu lent mais qui laisse bientôt place à un foisonnement qui va crescendo.

On n’a pas pu assister aux trois autres présentations, mais la rumeur a couru ce week-end qu’elles étaient, également, de très belle facture.

De jeunes artistes encore en recherche de résidences et de co-productions, mais qui font déjà la démonstration de tout leur potentiel.

circusnext, en invitant le public général à assister à ces restitutions, l’invite à constater la créativité des jeunes circassiens de toute l’Europe. Les professionnels réunit à la Cité Internationale ce week-end en sont tombés d’accord : la qualité et l’originalité sont au rendez-vous !

visuels: (c) Milan Szypura

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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