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Au 41e festival Cinéma du réel, Sergei Loznitsa donne à vivre l’absurde stalinien, en grand

Au 41e festival Cinéma du réel, Sergei Loznitsa donne à vivre l’absurde stalinien, en grand

18 mars 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Dans Le Procès, son nouveau documentaire, le réalisateur d’Une femme douce et Donbass donne un accès précieux aux archives filmées du procès du « Parti Industriel » de 1930, en U.R.S.S. . A sa manière, très sobre et intelligente, il livre un beau morceau de cinéma au sein de la 41e édition de Cinéma du réel. Un morceau perturbant. Le Festival international de films documentaires se poursuit jusqu’au 24 mars.

Voici un travail à visions et à entrées multiples, qui nécessite sans doute, pour être appréhendé pleinement (et encore), plusieurs visions, justement. Dimanche 17 mars, on a été heureux de retrouver, dans le cadre du Festival Cinéma du réel, Sergei Loznitsa (Une femme douce, Donbass), pour une séance animée et exigeante à la fois, vectrice de pas mal d’interrogations. Présenté en Séance spéciale, et en Avant-première, lors de l’édition 2019 du Festival, Le Procès est un film de montage. Il s’avère qu’il prend pour matériau de départ la version filmée d’un procès datant de 1930 : celui du « Parti Industriel« , en U.R.S.S. . Une suite d’images, devenue désormais une archive, qui dure environ trois heures, et était surtout destinée à être regardée par Staline, alors au pouvoir.

Un matériau de départ impossible, donc stimulant

Devenue Le Procès, film de Sergei Loznitsa, cette captation à valeur historique affiche une durée d’à peu près deux heures sept. En cela, cette oeuvre cinématographique recèle d’emblée un point de vue, dès lors que l’on prend garde à la façon dont elle est montée, à la manière dont les séquences s’enchaînent les unes aux autres, et forment la narration. Et aussi, dès lors que l’on prend garde aux coupes faites, qu’on ne peut qu’imaginer…. Un spectateur attentif peut se prêter à ce jeu, afin d’essayer de lire, derrière cette importante masse d’images juridiques en noir et blanc et de paroles policées, la vision personnelle du réalisateur sur le fait montré.

Une vision difficile à appréhender, en fin de compte, peut-être même pour Sergei Loznitsa lui-même : c’est que ce fait n’en est en réalité pas un, pas un véritable. Au sein des organes d’administration de l’U.R.S.S. d’alors, le « Parti Industriel », sensé œuvrer dans l’ombre contre les avancées techniques soviétiques, puis préparer le terrain pour une supposée « intervention française », n’a jamais existé. Ce « procès » de 1930 a été commandité et préparé par Staline, afin d' »expliquer » au peuple les « raisons » du retard du pays sur certains points, et le niveau de vie toujours bas, en ce temps. Une vision approfondie du film, cahier et stylo en main, ne doit donc pas amener le spectateur à essayer de comprendre les mécanismes de l’accusation. Mais plutôt à se figurer comment de faux arguments ont pu être trouvés, alors, pour condamner les accusés. Il n’y comprendra peut-être rien, ce malheureux spectateur : Sergei Loznitsa confiait, à l’issue de la projection, dimanche 17 mars au Centre Georges Pompidou, qu’il s’était lui-même perdu à trouver une logique dans ce « procès » totalement dénué de sens.

On peut préciser, enfin, que comme souvent avec Loznitsa, le public est au départ laissé seul face à la matière filmique proposée : c’est l’un des derniers cartons présent dans le film qui précise que ce « procès » n’était fondé sur rien de vrai, et constituait une commande de Staline. Le champ des possibles que l’on peut éprouver face à une telle proposition, et des émotions et réflexions qu’elle peut faire traverser, demeure donc vaste.

Impression schizophrène, et grande sobriété

On est donc invité à tracer un chemin personnel, et actif, dans ce film-monde à niveaux de lecture multiples, qui trouve du sens par les temps actuels, désarçonne pas mal, happe totalement à d’autres moments, donne à rencontrer des personnages (sincères ? en plein jeu ? un peu des deux ?)…

Ce qui est sûr, c’est que l’intelligence avec laquelle Sergei Loznitsa mène sa barque éblouit pas mal. On aime qu’il entrecoupe les séquences de procès par des images d’archive du peuple d’alors, dans les rues, réagissant en masse à cette « affaire » médiatique : on voit ses effets. On adore qu’il ne retravaille en rien le matériau original, qu’il laisse à chacun le loisir d’en retirer les impressions qu’il veut. On reste impressionnés par la politesse et le calme avec lesquels les protagonistes du « procès » s’expriment : lorsqu’ils plaident pour qu’on leur laisse la vie, leur peur (mais sont-ils de mèche avec les juges ? est-ce du « spectacle » ?) paraît seulement souterraine. Ils ne s’effondrent aucunement. Mais tout cela est-il prévu ? ces grands cadres du régime savent-ils, que malgré les sentences prononcées, ils n’auront au final « que » des peines de prison (longues), comme nous l’expliquent les derniers cartons ? Que faut-il éprouver, devant de telles images ? On sent par contre leurs efforts (feints ?) lorsqu’il faut qu’ils expliquent comment ils ont « dévié » des principes communistes.

Le Procès laisse au final l’impression d’un monde, véritablement visité, et peut-être sans logique. Pas simple à appréhender entièrement, en une seule vision, il donne à observer (et non à rencontrer) des figures d’hommes impliqués dans un système qui les dépasse. Et les pousse à plaider au final, tous différemment, pour leur vie, tel Ramzine, qui dit que quel que soit le verdict, « il voudrait souligner les résultats extrêmement positifs obtenus cette année », dans quelques secteurs soviétiques. On a le temps de se rendre compte, aussi, que des moyens techniques relativement importants ont été employés pour la captation de ce « procès » : les séquences sont en effet longues, accompagnées par un son impeccablement capté, et les images affichent une belle clarté. Le matériau de départ décrivait-il, au final, le « monde de Staline« , et sa « logique » ? Si oui, on est curieux de replonger dans le montage qu’en a fait Loznitsa, pour tenter, en observant les articulations des images, de déceler son point de vue à lui.

Morceau de cinéma de choix, perturbant, vaste et brillant, Le Procès est à revoir mercredi 20 mars à 21h, dans le cadre de Cinéma du réel, Festival international de films documentaires, qui célèbre ici sa 41e édition. Egalement à voir : la Compétition Internationale de documentaires du Festival, ainsi que la Sélection Française 2019 de films (où l’on retrouvera les derniers Vincent Dieutre, Ariane Doublet, Marie Dumora…). Ainsi que les sections Fabriquer le cinéma (qui porte sur les making-ofs, avec notamment Kramer, Costa, Farocki…) et Front(s) populaire(s) – consacrée aux films engagés, avec entre autres un focus sur Yolande Zauberman – et enfin, un focus vaste sur Kevin Jerome Everson, « cinéaste de Charlottesville », engagé « auprès de la classe populaire noire américaine dont il filme la vie de tous les jours et la culture vernaculaire » (dixit le programme). Sans compter des événements spéciaux, comme les avants-premières des nouveaux Wiseman, Claire Simon… Cinéma du réel se poursuit jusqu’au 24 mars

Visuel : © Atoms & Void

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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