Cinema

« Une femme douce » : un film brillant, gâché par sa fin [Cannes]

« Une femme douce » : un film brillant, gâché par sa fin [Cannes]

26 mai 2017 | PAR Geoffrey Nabavian

Quel dommage : en une minute, le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa (My joy, Dans la brume) nous laisse tout à coup sur notre faim, et réduit le sens de ses images. Il gâche ainsi un peu l’étonnant voyage, ouvert et maîtrisé, qu’il avait amorcé…

[rating=3]

Une scène sans suite, qui ne montre ni ne résout rien : ainsi apparaît la dernière minute, extrêmement décevante, d’Une femme douce. L’histoire s’arrête brusquement : pourquoi ? Elle était tellement riche… La ville qu’elle peignaità proximité d’une prison, et tant nourrie, alimentée économiquement par cette prison qu’elle en était devenue son prolongement – se révélait un décor frappant, entêtant, exploitable encore pendant une grosse heure… Les personnages, si attachants, avaient su nous entraîner à leur suite : tenancière de station-service bougonne, passagers de bus aux colères burlesques, policiers zélés, guichetières implacables, fêtards sans limites, criminels stoïques… Tout marchait. Tous les interprètes étaient splendidement crédibles. On en voulait encore…

Le voyage de cette femme forte et pauvre, au fin fond de la Russie vers le fameux pénitencier, pour avoir des nouvelles de son mari, basculait progressivement du réalisme prenant vers une sorte de pays des cauchemars de province sinistrée… Techniquement, et narrativement, le menu était grandiose : les plans implacables se mettaient au diapason de cette histoire divinement racontée, sans en faire trop. Et en privilégiant de très belles teintes… Surtout, le mystère régnait. Ce mari invisible, dont personne ne pouvait parler, tenait en haleine… On aurait donc aimé explorer ce monde quasi fantastique, original, plus longtemps.

Outre le récit, que l’on quitte frustré, c’est le fond du film qui pâtit de cette fermeture précipitée. Car vers le milieu, une entrée dans une autre dimension transparaît. Et chaque figure croisée jusque-là trouve une nouvelle stature, une nouvelle… dimension, justement. Au cours d’une scène d’assemblée dialoguée, les idées et les réflexions qui sous-tendent le film – touchant à l’individualisme, ou à la pensée unique – se font jour. Mais la fin tombe comme un couperet, juste après. Transformant ce magnifique monde parallèle en sous-titrage explicatif. Et donnant à l’oeuvre des allures de film à message, explicatif. Tout en oubliant de faire continuer à ses magnifiques personnages leurs aventures… Mille fois dommage. Ces réserves n’enlèveront bien entendu rien à l’étonnante performance de l’actrice Vasilina Makovtseva, à grandement saluer…

Visuel : © Sergei Loznitsa – Slot Machine

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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