Pop / Rock
La musique pop est-elle nécessairement populaire ?

La musique pop est-elle nécessairement populaire ?

08 juin 2013 | PAR Bastien Stisi

decoratzia.comPar filiation, en peinture, en cinéma comme en musique, la pop incarne ce qui a vocation à devenir « populaire », à toucher un public aussi large que possible. Adage longtemps convenu, la trajectoire connue depuis quelques années par le genre tendrait à nuancer quelque peu la définition d’une pop qui n’a cessé de muter et de se mélanger depuis ses premières résonances au milieu du siècle dernier…

« Pop ». Trois pauvres petites lettres pour une multitude de chemins empruntés et empruntables, et une redéfinition intrinsèque constante de ses frontières les plus alambiquées. Creuse ou savante, paresseuse ou généreuse, ténébreuse ou heureuse, genre en évolution perpétuelle toujours obsédée par une persistance mélodique qui l’oblige à s’éloigner de l’ésotérisme pédant qui l’écarterait de son ambition première : toucher, grossièrement ou intelligemment, au populaire.

On a coutume de localiser les premières mentions de « pop music » de l’autre côté de la Manche, au cœur des années 1950, lors des premiers soubresauts du rock and roll et des déviations du blues et du gospel noir américain vers des aspirations plus accessibles, plus légères, plus populaires. S’ils n’en ont pas encore l’étiquette, Elvis Presley et ses pastiches réformateurs, qu’ils soient étasuniens ou britanniques, se font les premiers porteurs d’un état d’esprit détaché de la gravité solennelle d’après-guerre, qui en même temps qu’elle se met à caresser plus durement les cordes des guitares, ressent le besoin de délaisser les conventions des ancêtres d’un siècle confronté à un clivage de générations sans précédent.

Les guitares branchées sur des amplis bruyants, les bases instrumentales noires américaines digérées et retravaillées, la pop, pas encore nettement formalisée et définie, se distingue alors rapidement du rock, plus fidèlement ancrée dans les racines du blues et moins obsédée par l’harmonie des mélodies et de ses accompagnements vocaux.

C’est bien évidemment avec l’avènement et la déification immédiate des Beatles au début des années 60, auxquels on oppose réglementairement le rock plus animal et sexuel des Rolling Stones, qu’il faut considérer l’installation véritable et définitive de la pop dans l’univers musical mondial. Universalité totale de paroles naïves et sensibles, mélodies nettes et précises, gimmicks assurément entêtants, les premières années des quatre garçons de Liverpool, pleines d’une ribambelle de tubes éternels, trouveront leur point culminant en 1965 avec la parution de Rubber Soul, manifeste ambulant d’un genre musical en ébullition que les britanniques redéfiniront quelques mois plus tard en s’essayant à des expérimentations nouvelles et hallucinogènes inévitables, teintées d’un psychédélisme générationnel et orientalisé.

Aux côtés de Lennon, McCartney et consorts, usant d’une pratique plus féroce des guitares et des riffs obsessionnels, on n’oubliera pas la prépondérance des frères Davies et des Kinks, spécialistes d’une pop rockeuse et déhanchée administrée à grands coups de tubes fracassants (« You Really Got Me », « All Day And All Of The Night ») dépassant rarement les trois minutes d’écoute. On se déhanche, on s’identifie à des personnages et à des histoires normées, on fait sienne une musique consensuelle et panthéonisée revendiquée tout autant par l’oreille inexperte du profane que par celle du musicologue.

Au milieu des années 70, au sein d’une société occidentale requinquée économiquement et de plus en plus mondialisée, les diktats commerciaux et les airs du temps encouragent une consommation à outrance, spontanée et éphémère, à laquelle la musique n’échappera absolument pas. Aux yeux de beaucoup, la pop devient alors davantage encore l’opposition stricto sensu du rock, considéré comme plus profond et plus élevé, et la manifestation de la musique comme objet de consommation normalisé, produit marketé et pensé en amont par des majors nébuleux et mercantiles délaissant la créativité artistique aux dépens d’un objectif de vente massive pure et simple. Galvaudée, édulcorée, aseptisée, la pop devient grossière et péjorative, et tire à tel point les ficelles soigneusement cousues par ses prédécesseurs qu’elle finit par en effiler le précieux tissu. Les Osmond Brothers, David Cassidy, ou pire encore, le groupe suédois d’Abba et ses mélodies maquillées comme une bagnole dérobée, s’imposent aux oreilles du commun, pop grandiloquente calibrée pour les dances-floor de campings du monde entier.

Bientôt, déposant encore un peu plus de paillettes dans les timbres sonores comme sur les costumes, les Bee Gees et s’engouffreront dans la brèche créée par les suédois, et poseront les premières pierres brillantes du disco, genre musical nouveau accélérant les rythmiques autant que la popularisation d’un genre désormais davantage semblable à une enveloppe charnelle qu’à une réalité organique.

http://www.youtube.com/watch?v=A3b9gOtQoq4

Incontestablement, les années 80 amorcent un tournant dans la définition de la pop, et tendent à écarter quelque peu le genre de son emprise exclusivement populaire. Loin de la folie multicolore du disco et de son extravagance vocale, la découverte du synthétiseur et l’apparition de la musique new-wave vont donner une aspiration plus intellectuelle à un genre de plus en plus pluriel et éclectique. Glacée, hautaine, solennelle, réfléchie, la new-wave, tout autant influencée par le krautrock pionnier de Kraftwerk que par le rock expertisé de ses ancêtres les plus expérimentaux (David Bowie, Brian Eno, Roxy Music…), les Cure, les Smiths et autres Depeche Mode n’oublieront pas pour autant au sein de cette gravité générationnelle d’intégrer à la numérisation de leur univers musical quelques mélodies travaillées et pensées pour toucher un public plus élargi.

http://www.youtube.com/watch?v=Nh2bonnjv70

Intello et populo à la fois, comme un résumé de la destinée nouvelle associée à la même époque à la gestuelle et au phrasé animal de la pop alternative de Michael Jackson, hésitation constante entre le rock, le disco, la soul et le R&B.

Repassée par le filtre rock dans les années 90 par le biais de la « britpop » de Blur, de Pulp ou d’Oasis, acoquinée avec l’électro au début des années 2000, la pop paraît regrouper à l’orée du XXIe siècle tout ce qui, de près ou de loin, peut s’avérer accessible à une oreille inaccoutumée à l’hybridité infinie de la scène musicale contemporaine, hydre mondialisée aux mille apparences et aux mille intonations parfois proches du punk, du folk, du rock, de l’électro, ou même du rap.

Anoblie par les uns, déchiquetée dans ses entrailles par les autres, utilisée par la plupart à un moment ou à un autre : la pop parle à l’oreille du Monde comme une présence inévitable et généreuse.

Visuel © : decoratzia.com

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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