Electro
[Chronique] « Random Access Memories » de Daft Punk : de l’audace, encore de l’audace !

[Chronique] « Random Access Memories » de Daft Punk : de l’audace, encore de l’audace !

20 mai 2013 | PAR Bastien Stisi

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[rating=4]

Réhabiliter le passé pour mieux s’emparer du futur, et y apposer sa main de maître experte et gantée : tel paraît être le pari ô combien réussi par Thomas Bangalter et par Guy-Manuel de Homem-Christo, le duo casqué le plus célèbre de l’univers, après l’(es) écoute(s) tant attendue(s) d’un Random Access Memories remarquable de maîtrise et de cohérence malgré l’accumulation audacieuse d’univers sonores de toutes espèces (de l’électro à la pop, du disco au funk, du rock au folk…) et la cohabitation titanesque d’une armée de collaborateurs aussi prestigieuse qu’éclectique dont on craignait pourtant la révolte gangréneuse et identitaire. Les Daft Punk balayent les frontières des genres pour mieux imposer leur patte pontifiante et rénovatrice sur une scène électro mondiale dont il entendait redéfinir certains contours. Pari réussi.

Random Access Memories est sans doute l’un des disques les plus prétentieux de la décennie. Voilà pour la bonne nouvelle. À quoi cela sert-il en effet de s’élever à des hauteurs tellement imposantes si l’on ne peut prendre par la suite les autres de haut ? Orné d’une patience inébranlable (quatre ans de préparation, tout de même…) et d’une armée d’Avengers venus délivrer le genre électro de la langueur identitaire dans laquelle elle semble vagabonder depuis quelques années (selon l’avis des Daft Punk, en tout cas), ce quatrième album studio des deux humanoïdes (on exceptera l’intolérable bande-son de Tron : l’héritage) étonnera de bonheur ceux qui auront pris soin de l’écouter (et de le réécouter) de bout en bout, autant qu’il agacera les puristes les plus absolus, de toute manière déjà fâchés depuis bien longtemps avec leurs idoles jugées crépusculaires (« bon, je vais me réécouter Homework moi…»)

Un album audacieux…et risqué !

Audacieux et pluriel, risqué et rénovateur, le dernier Daft Punk ouvre son odyssée passéiste et futuriste par une entrée en matière aussi pompeuse que la communication complexifiée et lassante de Random Acces Memories, avec le fracassement héroïque et les guitares funky vivifiées par les phalanges de Nile Rodgers (et de Paul Jackson Jr.), brave parmi les braves d’une aventure disco remise en quelques accords à l’ordre du jour.

Sur « The Game of Love », ballade suave et chantée par un crooner robotisé sous l’emprise d’un amour fou (celui de Breton peut-être, ou plus sûrement celui du petit robot au timbre nasillard et numérique de Wall-E…), et plus encore sous les incantations vocodées de Chilly Gonzales, de son piano et du titre « Within », l’album bascule dans une mélancolie surprenante et désuète, atmosphère aérienne que viendra contester l’immense « Giorgio by Moroder », l’un des paroxysmes instrumentaux du disque.

Le légitime parrain Giorgio Moroder (l’éternel collab’ de Donna Summer), en même temps qu’il pose ses doigts experts sur des synthés d’une autre époque (la sienne, celle du disco des 60’ et des 70’) raconte l’histoire du genre à paillettes en le présentant comme le son du futur : « My name is Giovanni Giorgio, but everybody call me Giorgio ». Les boucles immenses et tournoyantes des Daft déboulent alors, faisant basculer le morceau dans un espace-temps inconnu, coincé entre une disco synthétique et une électro bombeuse de torse et de hanches enivrées.

Bonjour le passé, ici le futur !

Toujours plus haut, toujours plus fort (« harder, better, faster, stronger ? »), voilà « Instant Crush » et la collaboration des versaillais avec Julian Casablanca, venu prouver à l’univers que le leader des Strokes était bien le porteur d’un talent hors norme (dès lors qu’il s’écarte du reste des Strokes…) Voix passée sous le vocoder d’usage, solo de guitare accrocheur, intensité vocale sensuelle et expressionniste, pas sûr que l’on soit encore capable d’écouter un autre morceau de pop après ça…S’il ne restait pas tant de pistes à parcourir, on se mettrait bien à chialer aux côtés du trio, autant pour la beauté pop du morceau que par la surdité qui risque de nous gagner à force d’écouter le titre à fond…

Comme si on n’avait pas encore eu assez de collaborations prestigieuses comme ça, voilà Michael Jackson (Pharrell Williams, pardon), venu poser son phrasé méticuleux et aigu sur l’immensément sexuel « Lose Yourself to Dance », ainsi que sur le déjà (cul)-culte « Get Lucky » et sa candeur légère de dance-floor. Entre les deux instants funks, on aura eu le droit à un « Touch » schizophrène et savant, alternance entre une phase introductive où se rencontrent la dégénérescence psychiatrique de Lynch et l’urbanisation synthétique de Kraftwerk, et une seconde partie digne d’un dance-floor d’un âge encore inconnu où la voix d’un nouveau mastodonte, le folkeur émérite Paul Williams, est portée par un orchestre drogué et éclectique au sein duquel s’entrechoquent le piano, les plages électroniques spatiales, les percussions, les violons, les guitares et les chœurs de robots et d’humaines (d’androïdes, du coup ?)

Les inégalités de « Beyond », les arrangements country (sic) de « Fragments of Time », le copinage Daft Punk/ Panda Bear (le leader d’Animal Collective) sur le dingo et cyclique « Doin’it Right », la jungle tribale, électronique et mystérieuse de l’inattendu « Motherboard » (tient, v’là le dieu Pan avec sa flûte bucolique et ses sabots de chèvre qui passe dans le coin…), l’album trouvera finalement un ultime classique du groupe en devenir avec l’apothéose terminale suscitée par « Contact ».

Batterie affolée sur une caisse claire harcelée, ambiance rockeuse et héroïque humectées dans de perpétuelles boucles électroniques, extrait égaré d’un autre temps (celui de Discovery) aboutissant à une montée en puissance démentielle d’électro rock, où les machines, sur le point de saturer, répondent dans leur frénésie à des amplis grésillant prêt à exploser comme nos tympans assiégés et sans défense face à une telle accumulation de divinités sonores. Bave sur le coin de la bouche, et difficulté de couper le « Contact » : l’album va continuer de tourner longtemps dans nos oreilles, avec un casque sur la tête surtout, et le volume poussé bien fort pour bien pouvoir apprécier toutes les nuances et les niveaux de lecture d’un disque vecteur d’une complexité et d’une cohérence stupéfiantes. Bonjour le passé, ici le futur.

Visuel © : pochette de Random Access Memories des Daft Punk

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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