Electro

« Crazy Clown Time », la face électro blues de David Lynch

« Crazy Clown Time », la face électro blues de David Lynch

25 janvier 2013 | PAR Bastien Stisi

Une main crasseuse et grisée sur la paume de laquelle repose un dé cubique et rubicond, qui désigne avec sûreté la face du numéro « 1 » de l’objet aléatoire du hasard… La pochette ornementale de Crazy Clown Time, le premier véritable album personnel de David Lynch, semble devoir tracer métaphoriquement et allégoriquement les contours complexes et ambigus qui entourent la personnalité artistique du cinéaste étasunien le plus branché de sa génération. Plus que la peinture, la photographie, le dessin ou le design, c’est bien du côté de la musique qu’il faut se tourner pour trouver la face B centrale d’un artiste qui, en 2011, a décidé de décliner son univers personnel sous une forme diamétralement nouvelle…

« Artiste » : c’est sans doute sous ce terme follement générique qu’il convient désormais de définir aujourd’hui le réalisateur américain, afin de se rapprocher le plus sûrement de sa démarche créative de la dernière décennie. S’il apparaît en effet immédiatement aux yeux de chacun comme un cinéaste de premier plan et comme le mythique auteur d’Elephant Man, de Blue Velvet ou de Sailor & Lula, il s’avère qu’en quinze ans, David Lynch n’a en réalité réalisé que deux longs-métrages (Muholland Drive et Inland Empire), le dernier en 2007, soit un mutisme total de six longues années…

Pourtant, malgré cette absence de productivité cinématographique, que l’artiste considère liée, pour le moment, à un manque d’idées grandioses et récentes adaptables au support, l’américain n’a pas passé les premières années du second millénaire à se vautrer et se complaire dans la popularité et la reconnaissance grandiloquente qui est la sienne depuis la fin du siècle dernier. La France, plus particulièrement, a pu s’apercevoir de la boulimie créative et polyvalente qui occupe toujours largement l’emploi du temps de l’artiste. En 2007, ses œuvres plastiques et quelques photos sont mises à l’honneur par la Fondation Cartier et par l’exposition The Air is on Fire. L’année dernière, une série de dessins et de lithographies est exposée au FRAC Auvergne de Clermont-Ferrand, venant faire remonter à la surface les premiers amours de Lynch, lui qui s’est imaginé peintre en puissance durant toute son adolescence, et qui n’a pas cessé depuis de pratiquer cette activité entre l’élaboration de la dizaine de longs-métrages que compte sa filmographie et la supervision du design du Silencio, le club le plus branché et le plus élégant de la capitale parisienne, ouvert en 2011.

Parmi toutes ces multiples facettes complémentaires et éclectiques, un autre et nouveau côté de ce dé dégradé est apparu à la surface en 2011, une face B d’une surprenante qualité pendante à la face A cinématographique : pour les besoins et pour la conception de Crazy Clow, Time, ultime bizarrerie musicale d’un David Lynch toujours plus audacieux et avide de nouvelles sensations artistiques, ce dernier s’est en effet improvisé compositeur, mais également musicien et chanteur.

Au regard du parcours du réalisateur de Muholland Drive, cette insertion dans le monde de la création musicale n’a rien de véritablement étonnant. L’œuvre cinématographique de David Lynch est en effet imprégnée, depuis ses tout premiers balbutiements, d’une personnalité sonore inédite, qui a notamment conduit le cinéaste à écrire une chanson de la bande originale de son premier long-métrage Eraserehead (1977), en collaboration avec Peter Ivers. Parmi d’autres micro- projets musicaux épars, et notamment une coopération avec Danger Mouse et Sparklehorse sur le très aérien « Star Eyes (I Can’t Catch It) » sur lequel il pose sa voix, on associait jusqu’alors David Lynch et la production musicale à travers le prisme de son décevant projet Blue Bob (2001), mené avec John Neef, qui aboutira à une date unique et indigeste à l’Olympia lors du festival des Inrocks, blues expérimental et indigent largement moqué par la critique, simplement adoubé par les plus fanatiques admirateurs du cinéaste.

En fait, ce qui surprend davantage avec Crazy Clown Time, c’est l’intérêt et la qualité intrinsèque véritable du disque. Sans doute le fait que celui-ci porte intégralement la marque de l’artiste, qui en plus d’avoir composé la musique et les paroles, chante et joue de la guitare et du synthétiseur, n’est pas tout à fait étranger à cette qualité et à cette personnalité. Seule entité extérieure à la production en studio de l’album, l’ingénieur du son Dean Hurley, qui assure l’interprétation de la batterie, de la basse et de quelques guitares additionnelles sur l’ensemble du disque. Production électro pop/blues aux notes ponctuellement cold-wave, les quatorze morceaux qui composent l’album sont autant de déclinaisons et d’échos à l’œuvre cinématographique de l’artiste et à son univers psychédélique et envoutant.

Voix distordue, textes anxiogènes, rythmes métronomiques, vibrations fuyantes, notes sexuées et baroques comme la coupe de cheveux en garde-à-vous de leur géniteur étasunien, Crazy Clown Time est un voyage initiatique et oppressant dans lequel on se perd alternativement entre les méandres de l’abstraction mélodique lynchienne et les dédales du cerveau torturé de Laura Palmer, l’héroïne centrale et défunte de Twin Peaks. Sur « Pinky’s Dream », bizarrerie introductive de l’album, c’est dans l’un des rêves délétères et névrosés de cette même Laura Palmer que l’on croit se retrouver, vagabondage cérébral accompagné par la voix de Karen O (composante féminine et vocale des Yeah Yeah Yeahs) et ponctué par un cri rageur et terminal en guise de conclusion chaotique.

Après une libération sentimentale et amoureuse déclinée comme une rupture désastreuse (« So Glad »), les sentiments et les sensations s’inversent sur « Football Game », lorsque les guitares sombres et snobes s’étiolent et s’étirent devant la détresse amoureuse d’un Lynch démoralisé, qui doit bien se résoudre à voir son idole féminine dans les bras d’un autre…Sur « I Know », encore, les synthés se font pleureurs comme la complainte fataliste de son géniteur, et les paroles, largement caricaturales, pourraient évoquer la romance stéréotypée et magnifiée de Sailor et de Lula. Ici, c’est Lula qui aurait quitté Sailor, le laissant avec la formidable ringardise de sa veste en peau de crocodile et avec la voix larmoyante et nasillarde de David Lynch comme fond sonore désastreux.

Chevauchée kafkaïenne teintée d’un blues opaque et déprimé et de guitares allongées (« The Night Bell with Lighting »), environnement venteux et obscur comme la route de Muholland Drive (« Movin On »), mélodie considérablement évocatrice des rivages boiseux de Twin Peaks et de la bande-originale de la série cultissime composée par Angelo Badalamenti (« These are my Friends »), les rythmes et les beats s’accélèrent sur le single « Good Day Today », et plus encore sur « Stone’s Gone up », qui paraît être conçu pour alimenter l’existence des dancefloors se débattant encore au tout début de l’aube et de ses clubbers zombifiés sous intraveineuse alcoolisée et héroïnée.

Enfin, quintessence lynchienne de l’album, l’homonyme « Crazy Clown Time » et sa rengaine entêtante, maléfique et anxiogène, rappelant à la surface les délires et les manières masochistes et cruelles de Frank Booth (alias Dennis Hopper), le personnage déglingué de Blue Velvet. Ici, nous sommes dans les tracasseries nocturnes du pauvre John Merrick (Elephant Man), dans l’esprit torturé de l’agent du FBI Dale Cooper de Twin Peaks. On imagine alors avec aisance le corps sexué et la bouche charnue de la défunte Laura Palmer, la présence de ce nain récurrent et perturbant, l’omniprésence de cette rougeur sanguinolente et perverse. Les gémissements vicelards en arrière-plan et l’ambiance sonore globale du morceau finissent de ronger et de défigurer définitivement l’esprit des auditeurs les plus équilibrés.

On ne sort pas tout à fait indemne d’une écoute de David Lynch, de la même manière que l’on sort désarçonné et déboussolé par la globalité de sa filmographie. Dégénération cérébrale et auditive, sensation de mal-être et bouleversement ponctuel : pari réussi.

Visuel © : Crazy Clown Time de David Lynch

Une face B nocturne : « Être DJ à Paris… L’envers du décor. »
Musique : Les Faces B qui ont fait oublier les Faces A
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

3 réflexions au sujet de « « Crazy Clown Time », la face électro blues de David Lynch »

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *