Electro
Darlin’ : lorsque les Daft Punk n’étaient encore que de simples punks idiots

Darlin’ : lorsque les Daft Punk n’étaient encore que de simples punks idiots

21 avril 2013 | PAR Bastien Stisi

darlin

Il leur suffit aujourd’hui de bouger leur petit doigt ganté et expert, de balancer avec une hauteur magistrale quelques secondes évocatrices d’un titre en devenir, d’émietter sur la toile quelques informations plus ou moins fondamentales sur le devenir de leur prochaine production, pour affoler la planète électro en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Devenus maîtres dans l’art de la communication emphatique et arrogante, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem Christo n’ont pourtant pas toujours regardé le monde les déifier à travers la visière opaque du cigle Daft Punk. Avant la gloire, il y eu les déboires, et une courte et déplorable expérience à travers le rock noisy du projet Darlin’… 

Looks méchamment eighties, longs et épais cheveux dans le vent, visages juvéniles et démasqués, bouilles de lycéens pré-pubères…c’est avec leurs apparats les plus classiques et les plus traditionnels que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem Christo posent pour la couverture de « Cindy So Loud. Darlin’ », le premier 45 tours de leur carrière, regroupant les deux morceaux de leur projet noisy Darlin’. À leurs côtés, complément ultime de l’insolite trio, un autre visage destiné à rejoindre très bientôt le prestigieux panthéon de la French Touch première génération : celui de Laurent Brancowitz (alias Branco), le futur guitariste des Phoenix. Les trois garçons se sont rencontrés au lycée, du côté de Versailles, là où émergera bientôt un réservoir de dj et d’artistes français (Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin d’Air, Alex Gopher, Thomas Mars de Phoenix…) qui ne manqueront pas de révolutionner en bonne et due forme la manière de caresser la platine en France, en Europe et dans le Monde.

http://www.youtube.com/watch?v=a14NS2xfBAk

Musicalement, Thomas, Guy-Manuel et Laurent ne sont pas encore en 1992 accoutumés à la techno et à la globalité des musiques électroniques émergentes qui les feront parvenir plus tard sur le sommet de l’Olympe, mais demeurent alors les porteurs d’une culture pop que d’aucuns jugeront impressionnante pour leur âge. « Darlin’ » est d’ailleurs une référence à un morceau des Beach Boys, que le groupe idolâtre alors, et empruntera au punk, au rock noisy et à la pop pour accoucher de deux morceaux dont la postérité aurait oublié jusqu’à l’existence sans l’évolution connue quelques mois plus tard par les membres du groupe… Une première expérience immensément constructive, mais également profondément douloureuse…

« Cindy So Loud », le premier titre du disque, laisse entendre les voix fausses et forcées de Thomas Bangalter et de Guy-Manuel Homem Christo, morceau au timbre profondément noisy et au rythme purement linéaire dépassant à peine la minute d’écoute. « Darlin’ », le morceau éponyme de l’EP, ne présente quand à lui guère plus d’intérêt : boucles quasi ininterrompues de guitares épidermiques, instrumentation seulement contrastée par le balancement d’une onomatopée furtive et inaudible, le titre tente d’imiter vainement dans sa ligne terminale les élucubrations sinoques et cradingues des titres les plus déglingués des Velvet ou des Sonic Youth.

http://www.youtube.com/watch?v=nveB78torB0

À la fin de l’année 1992, lorsque le disque est publié via le label Duophonic grâce à l’acharnement convaincu de Daniel Dauxerre, un disquaire du Quartier Latin auquel le groupe a proposé le cd, la production dépasse à peine le millier de ventes. Aujourd’hui, l’objet en question à la couverture verte et pâlotte est pourtant une pièce de collection rarissime (forcément), unique témoignage matériel du tout premier projet musical d’un trio pas encore tout à fait touché par la grâce…

À des années-lumière du cataclysme médiatique que provoque aujourd’hui la moindre rumeur entourant l’univers des Daft Punk, le disque sort donc dans une indifférence froide et profonde, mutisme globalisé tout juste contesté par quelques méchantes lignes écrites dans quelques journaux spécialisés. Le magazine britannique Melody Maker, confronté à la double et pénible production des Darlin’, n’hésitera pas en effet, dans un élan indélicat de critique ordurière, à qualifier ce noisy rock élémentaire et répétitif de « daft punk » (comprenez « punk idiot »)…Vexation profonde, fin immédiate d’une aventure, et le début d’une autre.

Marqués par la réception calamiteuse du disque, lassés par l’ambiance entourant leurs concerts rockeux (deux uniques concerts à Orsay en juin 1992) et attirés par les paillettes d’une scène électro en pleine ascension, Thomas et Gut-Manuel découvrent l’acid-jazz de St-Germain, se familiarisent avec l’univers des raves parties à l’occasion d’une soirée bazardeuse organisée à Beaubourg fin 1992, et décrètent que l’interprétation du rock, au sens primitif du terme, est terminée pour eux. Le duo redéfinit sa pratique du son, conserve ses guitares mais y ajoute la présence de quelques machines (sampleur, synthétiseur, boîte à rythmes…) pour imiter leurs prestigieux congénères, et se mettent à fréquenter avec assiduité le dj Philippe Zdar, fondateur avec Étienne de Crécy du vivifiant projet électronique Motorbass.

Le rock de Darlin’ n’est pas vraiment mort, mais se cheville désormais avec une dose de glam, de techno, de house, de disco et de funk, articulations complexes et innovantes qui aboutiront en 1997 à la sortie du légendaire Homework. Afin de nommer ce projet nouveau, le duo versaillais, nouvellement affublé de curieux casques de motards et détachés du guitariste Branco, partit parler d’électro rock avec les Phoenix, se souviendra de la cruauté et de l’acidité des mots du Melody Maker : les Daft Punk sont nés, et avec eux, une nouvelle manière d’envisager et de construire la musique électronique. Homework, album pionnier et sensationnel, vecteurs des immenses tubes « Around the World », « Da Funk » et « Alive » sera vendu à plus de deux millions d’exemplaires à travers le Monde, et fera définitivement basculer le duo dans un univers nouveau : du punk idiot à l’électro savante.

http://www.youtube.com/watch?v=s9MszVE7aR4

Visuel © : pochette Cindy So Loud. Darlin’ de Darlin’

Hélène Maurel-Indart théorise le plagiat
Hervé Hamon épie Ceux d’en haut
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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