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Chassol et l’ultrascore : vers une avant-garde musicale ?

Chassol et l’ultrascore : vers une avant-garde musicale ?

27 mars 2014 | PAR Bastien Stisi

Café, croissant, lundi matin, 10 heures passées, conférence de rédaction. Volonté de trouver un accord sur la définition du terme largement discuté « d’avant-garde » dans le cadre de notre dossier du même nom. « Pour faire large : la manifestation d’une démarche artistique encore jamais aperçue ». Impossible dans ce cas de ne pas tourner l’esprit vers les expérimentations de Christophe Chassol, venu fusionner ces essayages d’électro réalistes et novatrice sur une discographie récemment grossie par un troisième album studio. Alors, doit-on vraiment considérer les créations ultrascores de Christophe Chassol comme les éléments d’un avant-gardisme musical ? Éléments de réflexions :

La multiplication des supports

Des allures de Basquiat, mais une précocité artistique qui le rapprocherait plutôt de Mozart : à même pas quarante ans, le curriculum vitae de Christophe Chassol est déjà aussi fourni que les partitions parfois très étiolées que cet artiste français nouvellement médiatisé s’applique à créer depuis quelques années. Et ce n’est pas peu dire. Chef d’orchestres classiques, arrangeur de talents pop (pour Keren Ann, pour Phoenix, pour Tellier),  instrumentiste façon couteau-suisse, cinéaste, compositeur pour la publicité et le cinéma…Chassol a multiplié les champs d’expérimentation avant de se lancer dans le projet plus personnel qu’on lui connaît aujourd’hui.

Cette investigation pluridisciplinaire est sans doute pour beaucoup dans la manière dont Chassol fabrique aujourd’hui sa musique, lui qui a pris pour habitude d’accompagner la plupart de ses compositions sonores d’un support cinématographique, que ce soit en studio, en live, ou même sur la toile (on se souvient notamment de sa superbe relecture électro symphonique du discours « amoureux » d’Obama postée sur Youtube).

Dans son format actuel (ou serait-ce son « non-format » ?) la musique de Chassol articule autour d’une même colonne vertébrale des effluves de musique classique, acoustique pop et électro (toujours minimaliste), auquel il adjoint des samplings issus du monde irréel (des extraits de films) ou réel (des brides de discussions, des phrases répétées à l’infini, des coutumes et des sonorités locales capturées, des bruits du quotidien intérieur et du monde extérieur…) Les ordinateurs discutent avec les humains et les harmonies d’une richesse affolante, et finissent par inventer un langage unique. Celui d’une Nouvelle-Orléans forcément ancrée dans le jazz foncé (la bande-son de son film Nola chérie), celui d’une Inde intimiste et débarrassée des archétypes qui lui collent si sévèrement à la peau (son second album filmé Indiamore), celui d’une Tour de Babel reconstruite dans laquelle la mise en valeur de l’autre passe de manière paradoxale (et donc inédite) par l’exploration de soi.

Car c’est d’abord depuis son moi intérieur que l’artiste se projette, avant de tendre l’oreille vers le monde qui l’entoure et dont il s’applique à reproduire les nuances avec le plus d’application et de respect possible. Lorsqu’il enregistre les conversations d’une femme et de son enfant sur les rivages du Gange, ou lorsqu’il interroge un jazzman louisianais sur son rapport à sa musique, Chassol s’applique à retranscrire de la plus fidèle des manières le propos de son interlocuteur, et parfois aussi les siens, afin de rendre le dialogue le plus audible possible. Une musique finalement viscéralement réaliste qui n’a pour autre ambition que de montrer ce qui se présente à ses yeux et à ses oreilles.

Pas de volonté de galvaudage du réel donc, mais tout de même, des extraits de vie valorisés et exaltés par l’ajout de tonalités le plus souvent électronisées dans un objectif précis : l’harmonisation des divers éléments que composent ce réel.

L’ambition ultrascore

À force d’essayages et de (re)maniements sonores, Chassol a fini par encadrer cette pratique, à la théoriser, et même finalement à la nommer. On devra désormais parler d’ultrascore, un terme auquel l’artiste lui-même tient tout particulièrement et dont il nous expliquait plus exactement le sens lors d’un entretien réalisé au printemps 2013 dans la foulée de son mémorable concert à la Gaîté Lyrique :

« Cela vient de la musique de film. Dans le muet, chaque action, chaque geste des protagonistes est mis en musique. Par exemple dans les Cartoons de Tex Avery, la musique très figurative rythme vraiment en synchro chaque mouvement du loup. Plus tard les producteurs ont demandé aux compositeurs de faire une musique de film qui révèle les sentiments de personnages et parfois qui montrent ce qui ne se passe pas à l’image, le hors-champ ; c’est une musique psychologisante. Et moi ce que je fais, c’est de mettre en musique directement le langage des gens. Donc, c’est le degré zéro de film scoring, de la musique de film, littéralement « l’ultrascore ». Le degré neutre, je ne suis ni dans la gestuelle, ni dans la psychologisation, mais dans ce qu’on voit, dans ce qui est dit. »

Une pop avant-gardiste…mais sans filiation ?

Là où se trouve la théorisation se trouve indéniablement une forme d’avant-garde. Mais plus que de musique dans son sens global, c’est plutôt de « pop d’avant-garde » dont il conviendra de parler ici. Car Chassol lui-même refuse cette classification purement scientifique et cérébrale que certains voudraient lui attribuer de manière trop automatique. Loin de Stockhausen, plus proche de Stravinsky, de Philip Glass ou de Kraftwerk, Chassol revendique clairement les aspirations pop de sa musique, lui qui a eu l’occasion par le passé de collaborer avec Phoenix, et surtout avec Sébastien Tellier, dont il a par le passé arrangé le deuxième album Politics.

Bien qu’il demeure réservé aux tympans les plus avertis, son dernier album, justement nommé Ultrascores, porte en lui cette volonté de compiler sur un même support les productions les plus pop de ses deux véritables projets discographiques, X-Pianos et Indiamore, mélangé à quelques inédits présents pour matérialiser cette démarche non élitiste de l’artiste. Et il suffira de caler son oreille contre quelques-unes des compositions de ce dernier recueil pour s’en convaincre (la rencontre de l’électro, de la pop et de la musique traditionnelle indienne sur « Little Krishna & The Girls », et surtout, le remix vitaminé de son « Oddity » par le dj et producteur Yuksek).

Avec ses ultrascores rigoureux mais ouverts d’esprit, Chassol n’invente sans doute pas l’électro du futur. Difficile en effet d’imaginer des apôtres apparaître par dizaines autour du prophète aux cheveux crépus, tant son univers paraît éloigné des carcans dans lesquelles sont ancrées les tonalités du millénaire présent. Mais l’acte d’avant-garde peut produire sans nécessairement se reproduire. Chassol, dès lors, paraît plutôt créer une brèche, intemporelle et périssable, dans la manière de fabriquer la musique au XXIe siècle, curiosité musicologique pour les futurs chercheurs qui poseront un œil attentif sur nos productions encore contemporaines. Une enclave de réel galvanisé et libéré dans un monde d’uniformisation codée.

Visuel : © pochette de Ultrascores, de Indiamore et de X-Pianos de Chassol

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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