Electro
Rencontre avec Chassol

Rencontre avec Chassol

20 avril 2013 | PAR Yaël Hirsch

Après X-Pianos l’an dernier, Chassol a sorti le 1er avril 2013 son deuxième album chez Tricatel. Pour ce chef d’orchestre, arrangeur et pianiste de génie (qui a notamment accompagné les Phoenix et Sébastien Tellier) un album ne suffit pas. À la fois projet musical et vidéo, Indiamore comporte aussi son dvd. Après avoir accepté avec gratitude l’invitation au voyage que Chassol nous envoyait le 26 mars dernier au Silencio, nous avons eu envie de rencontrer ce génie des accords et de l’émotion. Rencontre au cœur de la très pointue Gaité Lyrique, un jour de printemps parisien…

 

Quand vous êtes sur scène et ce que qu’on ne voit malheureusement pas sur le dvd, vous jubilez. C’est très communicatif. Que se passe-t-il quand vous vous jouez votre musique ?

Christophe Chassol : Ce n’est pas tant le voyage que je revis, mais plutôt vraiment la musique, la composition, la grille harmonique, quand je passe d’un accord à l’autre, j’ai l’impression d’être en musique, il n’y a plus rien au tour, je connais par cœur, il y a des rendez-vous que j’attends avec le cœur.

Pouvez-vous m’expliquer la manière dont vous avez posé vos accords au cœur de la musique traditionnelle indienne ?

C. C. : On pourrait faire l’analogie avec quelque chose de facile : la ligne musicale dans Fantasia de Disney. Il y a une séquence sur la ligne musicale. Elle est à la verticale, présentée en voix off, le chef d’orchestre demande à chaque soliste de jouer et on voit comment la ligne va réagir (il chantonne l’effet du percussionniste et du violoniste). C’est comme la wave form que tu vois quand tu regardes ton soft de musique. Et là l’idée est que la musique indienne c’est deux lignes horizontales. La première c’est la basse, flux d’une ligne, et la deuxième c’est la mélodie, plus sinueuse, qui est ancrée par la basse, qui est la ligne du sol. Les sinuosités de la mélodie créent des montagnes dans lesquelles moi je peux placer des accords.


Vous appelez votre travail entre image et son « ultrascore », pouvez vous (ré)expliquer ce mot ?

C. C. : Je suis content que ce mot reste et que les critiques musique l’utilisent. Il fallait que je troue un mot pour définir ce processus. Cela vient de la musique de film. Dans le muet, chaque action, chaque geste des protagonistes est mis en musique. Par exemple dans les Cartoons de Tex Avery, la musique très figurative rythme vraiment en synchro chaque mouvement du loup. Plus tard les producteurs ont demandé aux compositeurs de faire une musique de film qui révèle les sentiments de personnages et parfois qui montrent ce qui ne se passe pas à l’image, le hors-champ ; c’est une musique psychologisante. Et moi ce que je fais, c’est de mettre en musique directement le langage des gens. Donc, c’est le degré zéro de film scoring, de la musique de film, littéralement « l’ultrascore ». Le degré neutre, je ne suis ni dans la gestuelle, ni dans la psychologisation, mais dans ce qu’on voit, dans ce qui est dit. Ce sont les images et leurs sons qui constituent le matériau musical donc tu compose de la musique avec des images qui ne sont pas muettes.

Indiamore commence sur un écran noir avec un texte à la troisième personne et à l’imparfait, y a-t-il une influence quelconque du India Song de Marguerite Duras ?

C. C. : À peu près de la même époque : l’usage de l’imparfait vient d’un très beau film qui s’appelle « Sans soleil » de Chris Marker. Où la voix off dit « il me disait que ceci …» Comme il est mort l’an dernier, j’ai repris cet imparfait pour Indiamore. Et puis commencer dans le noir, il y avait un petit côté « intermission » comme dans « 2001, odyssée de l’espace » et c’est bien de commencer du néant . Pareil dans Fantasia qui commence par le sacre du printemps et parle de la création du monde et avant de voir les cellules se multiplier, ça commence par un écran noir.

Indiamore semble commencer dans l’intimité du son du matin, passer dans le bruit et la foule de la ville à midi et culminer dans un crépuscule habité par le sacré. Cette évolution narrative qui va du matin au soir est-elle voulue ?

C. C. : Quand tu reviens avec 400 gigas de rushs (10 jours pleins de tournages nb), il faut trouver une narration et là il y avait plusieurs fils conducteurs. C’est chouette que vous ayez vous l’évolution de la journée. Il y avait aussi un fil géographique : d’abord la campagne avec Bénarès et les bords du Gange, puis Calcutta avec les klaxons et puis on revient ensuite à Bénarès avec une partie New Age, sur Dieu, une partie sur la dévotion qui se clôt avec l’école où les enfants disent leur « Notre père ». Et puis dans la dernière partie on revient à Calcutta pour une leçon de danse….

Pouvez-vous nous parler de cette superbe danse, l’Odissi ?

C. C. : Je ne connaissais pas l’Odissi avant d’aller à Calcutta, j’étais vraiment fan de Kathak, vous savez, cette danse avec des cloches aux pieds. On voit une jeune danseuse de Kathak dans une séquence très connue du « Salon de musique » de Satyajit Ray. C’est grâce aux chanteurs qu’on voit dans le taxi dans la deuxième partie, qui viennent de Benares mais qui sont venus avec à Calcutta, que j’ai rencontré plein d’artistes, notamment la chorégraphe Dona Ganguly qui tient cette école de danse. C’est une star là-bas et en plus, elle mariée à l’un des plus grand joueur de criquet, Sourav Ganguly. Aller chez ce couple c’était un peu comme diner avec Zidane et Pina Bausch réunis…Pour revenir à l’Odissi c’est une des danses ancestrales de là-bas, c’est très technique, et assez sportif… Pour le tournage nous avions très chaud et il était difficile de se concentrer mais le résultat est magique.

Deux phrases marquent beaucoup, peut-être parce qu’elles sont répétées et qu’elles forment la trame de deux plages d’ Indiamore : “Music is god” et “And then you are showing your friends”. En tournage, saviez-vous immédiatement quelle importance elles allaient prendre dans la composition ?

C. C. : Oui, ces deux phrases étaient un peu des évidences. Notamment pour la chanteuse qui dit « Music is god », j’ai su immédiatement que CA ferait une super phrase. En fait, maintenant je suis un peu habitué à filmer et à connaître le matériel qui va me servir à l’avance. Quand tu tournes ce sont souvent les moments hors performance qui sont les meilleurs. Et donc quand la chanteuse a fini sa performance, je lui ai posé la question « Comment tu te sens quand tu joues ? » Et elle m’a répondu : « It is a very good feeling, I don’t know, Music is god ». J’ai d’ailleurs laissé ma voix qui répondait “Music is god, is that what you say ? ». Parce-que j’étais complètement charmé par son visage qui rayonnait de bienveillance. La petite, c’était le premier jour de tournage. Elle nous a vu et est venue me demander « Tu filmes l’Inde, toute l’inde ? »… « Et après tu vas le montrer à tes amis ». C’était exactement ça, alors on l’a gardé…

Alors que c’est si difficile quand on aborde l’ide et surtout la musique en Inde, comment avez-vous si bien évité le piège du cliché ?

C. C. : Le truc pour sortir du cliché, c’est de faire quelque chose de vraiment sincère, quitte d’ailleurs à faire quelque chose qui soit sincèrement cliché… Mais je crois qu’il faut aussi travailler pour faire un truc bien, c’est à dire trouver la bonne grille d’accords, trouver le truc vraiment deep, qui vient respecter les gens que tu as filmé. Moi je leur montre tout ce que je fais, je leur montre les vidéos de répétition pour ne pas qu’ils aient le sentiment d’être trahis. Pour qu’ils sentent que je vais les chérir, je vais les aimer, que je vais aimer passer du temps à travailler la matière qu’ils m’ont donnée pour la sublimer et pas faire un truc avec un beat electro basique. Et je sais aussi que j’ai une proposition à faire par rapport à leur musique, par rapport à cette culture. Je sais que via la musique que j’arrive à bien comprendre puisque c’est mon métier, je peux parler un peu de tout, mais je reste tout de même spécialisé dans la musique et c’est ça qui à mon avis sauve du truc qui serait juste un recueil de carte postale. Et puis, cela fait des années que j’écoute de la musique indienne. J’ai aussi bien préparé le tournage puisque j’étais déjà allé en Inde pour des repérages, il y a deux ans. J’avais également préparé des questions qui amènent des réponses denses qui fournissent de la matière.

Après la Nouvelle Orléans et l’Inde, quelle autre culture ou musique vous donne envie de faire une nouvelle proposition ?

C. C. : Là je m’intéresse à l’americana. A la folk symphonique américaine, Aaron Copland, des BO, des musiques de pionniers, ce qui fait vraiment l’essence de la musique symphonique américaine. Avec des éléments que j’arrive maintenant à identifier : les gros accords de cuivres, les cors, les quarts aux cordes et une certaine façon d’écrire que je me remets à étudier maintenant ce qui me permet de revenir à l’orchestration. Et je voudrais amener cette folk symphonique américaine sur des images du Brésil et donc j’ai pris mes billets pour le brésil en août.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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