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Annick Massis illumine l’Elephant Paname d’une somptueuse lumière italienne

Annick Massis illumine l’Elephant Paname d’une somptueuse lumière italienne

04 décembre 2019 | PAR Paul Fourier

La soprano française était l’invitée du 49e Instant Lyrique à l’Éléphant Paname. L’occasion de rappeler à Paris son immense talent.

Est-ce iconoclaste de traiter « d’italienne » la grande soprano française Annick Massis ? Il ne le semble pas,  lorsque l’on pense que les héroïnes qui l’ont fait briller de par le monde sont Elvira, Lucia, Violetta. On se ferait presque militant pour l’affirmer, se rappelant qu’alors que la France l’engageait avec parcimonie, elle triomphait dans les plus belles maisons d’opéra de la Péninsule, à commencer par la terrible Scala de Milan.
Et, c’est avec délectation que l’on constate que, lors du récital de ce soir, chaque mot sonne comme s’il était de sa langue maternelle, que chaque syllabe ou presque est caractérisée et, qu’il s’agisse de mélodies ou d’airs d’opéra, l’on a, face à nous, autant de personnages différents que ces brefs moments de bonheur figurent et font vivre. Ce qui frappe chez l’artiste, c’est que lorsqu’elle choisit un air, avant de nous le confier, elle l’aime, elle se l’approprie après un travail sur une recherche sur la couleur, sur la phrase, sur l’humeur.

Le programme est riche, construit en plusieurs phases, avec d’abord des mélodies italiennes composées par des compositeurs qui, eux, n’étaient pas italiens. Si cette particularité les réunit, leur diversité et leur proximité intéressent, car un moment aussi grave qu’une invitation au suicide par Maurice Ravel voisine avec celui, léger, de Franz Schubert rappelant que lui seul sait venir nous chatouiller ainsi malicieusement les oreilles.
Au fur et à mesure, la voix s’échauffe, le trac que l’on connaît de cette sensible artiste s’estompe, l’attitude corporelle se détend, les airs – magnifiques dès le début – gagnent en assurance. Le somptueux Troisième sonnet de Pétrarque de Franz Liszt clôt cette première partie que Massis porte à des cimes de langueur, de délicatesse, de spiritualité.

En seconde partie, « La » Massis – comme on le dit « à l’italienne » – est bien décidée à faire émerger ce qui rend un récital unique, qui plus est au piano, le désir d’oser : oser des airs du grand Giuseppe Verdi que, pour la plupart, elle n’a pas interprétés en scène, des airs, pour certains même, éloignés de sa tessiture. Se faire plaisir, tenter, offrir au public ces bijoux qu’il n’a jamais entendus de sa part, ne sont-ce pas là de beaux cadeaux, à l’image de la générosité de l’artiste ?

L’air de Medora du Corsaro nous est donné tout en maîtrise. Les phrases où se détachent chacune de ses syllabes qui côtoient les aigus, chacun de ses trilles lents, sont celles de la jeune fille qui patiente à la harpe et attend son amant. À la suite, Annick Massis se fait plaisir et nous surprend : elle se saisit de l’air « D’amor sull’ali rose » de Leonora du Trouvère. On la sent prudente, parfois précautionneuse, veillant à placer justement sa voix sur ce morceau qui n’est pas écrit pour elle. Puis, usant de toute la palette de son incroyable technique, de ses aigus et pianis, elle réussit à nous convaincre totalement.

L’air de Simon Boccanegra qui suit se révèle être un miracle de musicalité où l’interprète,  avec une voix de jeune fille, incarne la légèreté de ces héroïnes verdiennes pas encore broyées par le destin. Son merveilleux legato donne à l’air d’Amelia un doux parfum de balade bercé de l’insouciance de la jeunesse.
I Masnadieri fait partie des œuvres que Massis aurait pu interpréter sans problème si l’occasion s’en était présentée. En digne descendante de Jenny Lind, la créatrice du rôle, elle règne en son royaume et le résultat se révèle littéralement époustouflant. Lorsque la soprano se lance dans l’air de Jérusalem – l’un des opéras de verdi qu’elle a chantés sur scène – le moment devient miraculeux,  tant la fraîcheur de la voix et ses immenses qualités, ses vocalises, ses aigus, la longueur du souffle, s’affirment d’une intégrité inaltérée.

En bis, Massis s’offre le luxe de chanter l’air d’Adrienne Lecouvreur, démontrant que, là encore, elle est capable de nous émouvoir aux larmes, en entrant, par effraction, dans la peau de cette héroïne tragique. Enfin pour atterrir, pour retrouver la légèreté et rappeler que drame et comédie ont ponctué la carrière de l’artiste, qu’à la fois l’espiègle Adèle du Conte Ory et Lucia la maudite ont illuminé sa riche carrière, la soprano finit malicieusement le récital avec Fior di Margherita de Luigi Arditi. Jouant avec le « compère » qui l’accompagne, elle renvoie subitement le projecteur vers celui qui l’a musicalement enveloppée toute la soirée.
Car, dans un si beau moment, parler de l’immense talent de la chanteuse ne suffit pas. La magie de l’instant fut également possible grâce à l’accompagnement de ce complice attentionné qu’est Antoine Palloc.

Lorsque ses doigts brodent une introduction de Verdi ou continuent à caresser le clavier à la fin du morceau de Franz Liszt, il prolonge le bonheur ressenti, démontrant que ce récital, tout en finesse, tout en doigté, tout en maîtrise, en souffle et en virtuosité fut un instant (lyrique) de pur bonheur, tout simplement !

Visuel © Paul Fourier et Gilles Alayrac

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Paul Fourier

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