Fictions
« Œuvres complètes II » de Roberto Bolaño : Vies minuscules

« Œuvres complètes II » de Roberto Bolaño : Vies minuscules

26 juin 2020 | PAR Julien Coquet

Les Editions de l’Olivier poursuivent leur travail titanesque d’édition des œuvres complètes du romancier et poète chilien. Le deuxième volume convoque romans et nouvelles tout en brassant les thèmes familiers de Bolaño.

Roberto Bolaño  fait partie de ses auteurs comme Thomas Pynchon dont les amoureux de la littérature entendent toujours parler, sans toutefois oser se plonger dans leurs œuvres. Si l’on souhaite aborder Bolaño par les grandes oeuvres, Les Détectives sauvages et 2666 sont deux immenses romans qui peuvent freiner par leur taille : 1 376 pages pour 2666 dans l’édition Folio et une adaptation théâtrale de 11 heures par Julien Gosselin. Ce deuxième volume des œuvres complètes, s’il ne contient pas encore l’un de ses deux romans phares, donne une bonne impression du travail de Bolaño. On y trouve Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce (son premier roman écrit à quatre mains avec A. G. Porta), Monsieur Pain, La Littérature nazie en Amérique, Des putains meurtrières et deux fictions inédites : L’Esprit de la science-fiction et Les Déboires du vrai policier.

Brassant inlassablement les mêmes thèmes, Des putains meurtrières peut être une bonne porte d’entrée aux obsessions du Chilien. Dans ce recueil de nouvelles, on sent à quel point Bolaño est travaillé par la violence. A chaque récit, on sent que quelque chose d’affreux va se passer, qu’un événement horrible va inéluctablement arriver, sans savoir quoi. A la différence de la tragédie où le sort du personnage est d’office scellé, celui des personnages de Bolaño est bien plus ambivalent et joueur. Qui va souffrir ? Qui va être assassiné ? Qui va se suicider ? A cet incessant appel à la violence répond toutefois une langue clinique appuyée par une description factuelle : les personnages semblent être spectateurs de leur propre vie, témoins d’une situation qui leur échappe et face à des forces qu’ils ne maîtrisent pas . Tel ce début de la première nouvelle, la plus poignante de Des putains meurtrières car la plus angoissante : « Ce que sont les choses : Mauricio Silva, qu’on appelait l’Oeil, essaya d’échapper à la violence au risque même d’être pris pour un lâche, mais à la violence, à la véritable violence, personne ne peut échapper, du moins pas nous, qui sommes nés en Amérique latine pendant les années cinquante, nous qui avions une vingtaine d’années quand Salvador Allende est mort ».

Roberto Bolaño est un inlassable voyageur : d’un pays à un autre, certes, mais aussi et surtout d’un roman à un recueil de poèmes. Car le cœur de l’écriture de Bolaño, c’est surtout la littérature. Si les personnages sont confrontés à la violence, la littérature, et plus particulièrement la poésie, forme une échappatoire. Le poète représente le seul homme à part au monde, désintéressé des exigences matérielles (« Moi, j’ai commencé à écrire parce que la poésie me rend plus libre, maître, et jamais je ne vais l’abandonner » déclare le narrateur de « Gomez Palacios »). Roberto Bolaño a tellement lu qu’il puise son inspiration dans les faits divers, Les Vies imaginaires de Marcel Schwob, les brefs romans d’Adolfo Bioy Casares ou encore les nouvelles de Borges. Un travail de comparaison entre la dernière nouvelle des Fictions de Borges, « Le Sud », et la nouvelle « Derniers crépuscules sur la Terre » de Bolaño donnerait sans aucun doute un beau mémoire.

Enfin, pour le plaisir, louons aussi l’art de l’entrée en matière de Bolaño. La plupart de ses incipits sont des pépites. « J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle c’est qu’il y a une vie (ou quelque chose qui y ressemble) après la mort. La mauvaise nouvelle est que Jean-Claude Villeneuve est nécrophile. » (« Le retour ») Ou encore : « En 1999, de retour du Venezuela, j’ai rêvé qu’on m’amenait dans la maison où vivait Enrique Lihn, dans un pays qui aurait bien pu être le Chili, et dans une ville qui aurait bien pu être Santiago, si l’on admet que le Chili et Santiago ont pu une fois ou l’autre ressembler à l’enfer et que cette ressemblance, dans un substrat quelconque de la ville réelle et de la ville imaginaire, persistera toujours. » (« Rencontre avec Enrique Lihn »)

Œuvres complètes II, Roberto Bolaño, Editions de l’Olivier, 1 182 pages, 29 € (25 € jusqu’au 31.12.2020)

visuel : couverture du livre

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Julien Coquet

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