Fictions
« Lieux » de Georges Perec : Bi-carré latin d’ordre 12

« Lieux » de Georges Perec : Bi-carré latin d’ordre 12

01 août 2022 | PAR Julien Coquet

Les quarante ans de la disparition de Georges Perec voient la publication d’un inédit : Lieux, soit la tentative d’épuisement de douze lieux parisiens. Retour sur un projet fou et inachevé.

2022 sera donc marqué par la publication de plusieurs inédits de taille de grands auteurs français du XXème siècle. D’une part, la parution chez Gallimard des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline. D’autre part, la parution du projet inachevé de Georges Perec, Lieux. Au-delà du format papier publié par Seuil dans leur collection La Librairie du XXIè siècle, c’est également un parcours numérique qui a été mis en place, proposant de se constituer son propre exemplaire de Lieux. Le numérique se présente alors comme un parfait outil oulipien car, comme l’explique Claude Burgelin : « La souplesse apportée par le numérique a gommé l’arbitraire – inévitablement réducteur – des nombreux choix de présentation auxquels nous avons été confrontés pour mettre au point l’édition papier ».

Mais de quoi Lieux est-il le projet ? « J’ai choisi, à Paris, douze lieux, des rues, des places, des carrefours, liés à des souvenirs, à des événements ou à des moments importants de mon existence. Chaque mois, je décris deux de ces lieux ; une première fois, sur place (dans un café ou dans la rue même), je décris « ce que je vois » de la manière la plus neutre possible, j’énumère les magasins, quelques détails d’architecture, quelques micro-événements (une voiture de pompiers qui passe, une dame qui attache son chien avant d’enter dans une charcuterie, un déménagement, des affiches, des gens, etc.) ; une deuxième fois, n’importe où (chez moi, au café, au bureau), je décris le lieu de mémoire, j’évoque les souvenirs qui lui sont liés, les gens que j’y ai connus, etc. Chaque texte (qui peut tenir en quelques lignes ou s’étendre sur cinq ou six pages ou même plus) est, une fois terminé, enfermé dans une enveloppe que je cachette à la cire. Au bout d’un an, j’aurai décrit chacun de mes lieux deux fois, une fois sur le mode du souvenir, une fois sur place en description réelle. Je recommence ainsi pendant douze ans, en permutant mes couples de lieux selon une table (carré bi-latins orthogonaux d’ordre 12) qui m’a été fournie par un mathématicien hindou travaillant aux Etats-Unis. »

On le remarque d’emblée, Perec souhaite distinguer le réel, qui se voudrait objectif et incontestable, à une mémoire qui serait imparfaite et donc subjective. Plus généralement, Lieux (dont le tire a été longtemps Soli Loci) s’inscrit dans un projet autobiographique plus large dans lequel ce volume aurait dû culminer mais où finalement seul W ou le souvenir d’enfance verra le jour en 1975. Dans la perspective du jeux qui anime également le projet, Perec souhaiterait voir « le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le vieillissement de mes souvenirs ».

Janvier 1969 marque le début de l’écriture de Lieux. Mais la machine s’enraye au cours de quelques années… Si la partie description semble respecter le pacte énoncé plus haut (objectivité poussée à son maximum, absence de jugements esthétiques, profusion des « il y a » engrangeant un nombre élevée de descriptions…), Perec vient à douter de la qualité du portrait qu’il fait de la capitale : ces descriptions, aussi précises soient-elles, reflètent-elles la réalité de la ville ? Est-il même possible d’épuiser un lieux, d’en extraire sa substantifique moelle ?

De l’autre côté du projet, côté souvenir, Perec s’attache à capter « l’infra-ordinaire d’une mémoire ». L’auteur note les rencontres avec X, les films vus, etc. Des choses concrètes et qui seraient objectives. Et pourtant, parmi les douze lieux, Perec se confie plus facilement sur sa vie lorsqu’il est attaché émotionnellement au lieu (l’avenue Junot l’ « emmerde » et le passage Choiseul se révèle inintéressant car c’est un lieu… où l’on passe). Globalement, « l’écrivain est peu présent. Rien ou presque sur les travaux en cours. » (Burguelin)

Au final, Perec met fin au projet en septembre 1975, pris par les rédactions de Espèces d’espaces (1974) et W ou le souvenir d’enfance (1975). Perec prend conscience que le projet ne fonctionne pas. La mécanique, pourtant bien huilée, ne montre pas de réel vieillissement. Sur le plan de l’écriture : « une suite de relevés ne peut montrer une écriture se transformer » (Burguelin). Et sur le plan des lieux, certains lieux se transforment, d’autres restent fidèles aux années précédentes.

Les lecteurs de Lieux devront donc se perdre dans cet ouvrage. Et s’ils sont parisiens, l’aventure sera pour eux bien plus facile. D’un côté, il y a l’émotion de découvrir le projet d’un grand auteur, de se plonger dans la fabrique d’un écrivain, de défricher un inédit. De l’autre, il faut bien le dire, il existe un côté ardu, parfois cryptique (il y a heureusement de nombreuses notes) et souvent rébarbatif à la lecture de Lieux. Au lecteur donc de voir à quel degré se porte l’amour qu’il a pour Perec, et son esprit d’aventurier.

« Je ne vais presque plus place de la Contrescarpe. Cette année, il est possible que je n’y sois passé qu’une seule fois, et précisément pour la décrire. Je revenais du Moulin en voiture (avec Maurice ; après avoir attendu longtemps à Mantes où Michèle faisait une enquête sur la pollution) ; ce devait être en avril, S[uzanne] était en Guinée. J’étais un peu seul ; Michèle était malade et ils sont rentrés tout de suite en me larguant rue des Boulangers ; je suis passé voir P[aulette] ; elle n’était pas là ; j’ai failli entrer dans le cinéma de la rue Monge (« Monge Palace » ?), mais il était trop tôt. »

Lieux, Georges Perec, Seuil, La Librairie du XXIè siècle, 612 pages, 27 euros

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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