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« Peau de mille bêtes », un conte féministe et moderne

« Peau de mille bêtes », un conte féministe et moderne

11 juillet 2019 | PAR Laetitia Larralde

Avec son nouvel album, Stéphane Fert signe un conte réjouissant au graphisme envoûtant comme ses personnages. Plongez dans son univers médiévalo-burlesque !

Le Prince Lou, jeune homme frêle féru de sciences et de botanique, rencontre un jour la Princesse Ronces dans une forêt. Ronces est la fille de Belle, la plus belle femme du village, et du Roi Lucane, créature magique qui commande aux insectes. A la mort de sa mère, Ronces est exilée par son père dans la forêt, confiée aux soins de mille bêtes qui vont l’élever. Jusqu’à ce qu’un jour le Roi Lucane décide d’épouser sa fille… Fée marraine, malédiction, déguisement, massacre, magie, errance et banquet, tous les ingrédients sont réunis pour arriver au dénouement inattendu de ce conte moderne.

Peau de mille bêtes est inspiré par le conte éponyme des frères Grimm, dont l’histoire est très proche de celle de Peau d’âne. A cette base, Stéphane Fert mêle de nombreuses références à d’autres contes et légendes et s’approprie ainsi le récit. Il en fait un conte moderne où le fantastique s’associe aux préoccupations actuelles, principalement celles sur les droits des femmes. On retrouve La Belle et la bête, Peau d’âne (avec un clin d’œil au film de Jacques Demy), La Belle au bois dormant, Hansel et Gretel, Mowgli, la légende du Roi Arthur… Un foisonnement de références qu’on s’amuse à retrouver, jamais trop appuyées.
Le texte a également la musicalité et le rythme des contes. Il s’autorise des emprunts à Baudelaire tout comme des boutades telles que « Plus on rentre dans le moule, plus on ressemble à une tarte », créant un univers poétique qui ne se prend pas trop au sérieux.

La Princesse Ronces, ensorcelée par les vêtements maudits que son père la force à porter, se transforme peu à peu en monstre qui dévore les hommes, pleine de colère et de souffrance. On peut lire ici une métaphore du poids de l’éducation, de l’histoire familiale, qui entrave l’enfant, le tiraille entre sa soumission à ses parents et son besoin de vivre en accord avec sa nature profonde. La douleur qui en résulte, sans cesse ravivée par le contact avec les autres « bêtes », la pousse à la violence et à l’isolement. Mais contrairement aux contes de fées (les versions édulcorées de notre enfance), le baiser d’un Prince délivre du sortilège mais ne guérit pas magiquement les blessures.

Car ici, les hommes ne détiennent pas complètement le pouvoir. Ils sont fascinés par la beauté féminine mais refusent l’intelligence, soumettent les femmes à leur volonté, les insultent quand ils sont rabroués. Pour leur faire face, Ronces est un personnage aux formes plantureuses, grande comme une géante, puissante et habillée très court. Elle mêle force brute et sensibilité, humour et désespoir, tout en sachant garder la tête froide face à ses émotions afin de prendre les décisions rationnelles. C’est une figure féminine forte, qui ne perd pas la tête au premier prince venu et prend en main sa destinée, comme on aimerait en croiser plus souvent.

Peau de mille bêtes soigne également ses personnages secondaires, comme la fée Margot qui a tout d’une sorcière tant dans son attitude que dans son apparence, mais peut se montrer maternelle avec Ronces, voire avec Lou. Quant à lui, Lou est un des rares personnages masculins qui prend le contre-pied du stéréotype qu’il représente. Tous sont plutôt entiers dans leur caractère et leur entêtement à ne voir les choses et les gens que d’une seule façon, inaltérable. Si dans Morgane, le féminisme est très affirmé, il est ici plus nuancé, même si on ne peut pas manquer le message.

Le dessin de Stéphane Fert est flamboyant. Entièrement réalisées avec un mélange de gouache et de peinture numérique, les illustrations envoûtent. L’utilisation de la couleur est libre et expressionniste, emprunte parfois à Paul Klee, perd ses contours pour les retrouver et nous emporte dans un bouillonnement de couleurs. Le dessin est à la hauteur de l’histoire, associant force et nuance, imagination et maîtrise.

Peau de mille bêtes est une belle relecture du conte traditionnel, avec des références modernes, de l’humour et un univers magique et foisonnant. Une réussite.

Peau de mille bêtes, Stéphane Fert
Éditions Delcourt

Visuels : ©Éditions Delcourt

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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