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« Rêves de jeunesse », Estelle Meyer, Yoann Zimmer et Salomé Richard nous parlent du film qui a ouvert l’ACID

« Rêves de jeunesse », Estelle Meyer, Yoann Zimmer et Salomé Richard nous parlent du film qui a ouvert l’ACID

23 mai 2019 | PAR Yaël Hirsch

Dans Rêves de jeunesse, présenté en ouverture de l’ACID, Salomé Richard joue une jeune femme qui cherche un job d’été et trouve une Atlantide où se remettre en question. Deux rencontres fortes interrompent cette retraite, la flamboyante Jessica interprétée par Estelle Meyer et le sensuel Clément, joué par Yoann Zimmer. Nous avons rencontré les trois comédiens de ce film onirique et politique d’Alain Raoust à Cannes. Interview.

A vos âges et avec vos activités, avez-vous du temps, un peu comme les personnages du film, ou avez-vous envie de vous arrêter pour vous chercher ?
S.R : Tous les jours, bien sur. Mais on ne le fait pas même si on a envie parfois de se dire « Allez, on part aux Maldives ». Pour se reposer. Dans le film, elle ne part pas pour se retrouver, elle part pour un job d’été, ce n’est pas la même démarche. Elle va juste bosser pour le mois d’août.

Y.Z : Oui, moi j’ai 27 ans, et j’ai plein d’amis qui sont en Australie parce qu’ils ne savent pas ce qu’il vont faire de leur vie, donc ils se cherchent, ou en tout cas ils s’occupent en attendant de trouver quelque chose. Je crois qu’avec le monde de l’emploi aujourd’hui, quand tu sors diplômé de tes études et que tu ne trouves pas de job, tu peux avoir envie de te casser, oui.

E.M : Moi, j’ai aussi l’impression que la question que vous posez, c’est celle du rapport au sens. Quel sens on veut donner à notre vie, à ce qu’on est, à ce qu’on fait. Je suis partie quand j’avais 18 ans, je ne savais pas quoi faire, je me suis barrée en Amérique du Sud. C’est quelque chose qu’on fait à fond quand on le fait. Tous les ans, je pars toute seule dans le désert. Je marche et je dirais presque que la démarche est spirituelle, dans un rapport au sens en profondeur. J’ai l’impression que l’on est comme des petites fleurs avec nos pétales et qu’il faut régénérer son nectar.

S.R : Chacun cherche à s’accomplir. Spinoza parle de puissance. C’est la capacité à devenir actif dans sa vie. Avoir une prise sur sa vie et sur les choses. Choisir, prendre des décisions et faire les choses. Ne pas subir les situations. On assiste à la transformation de ces trois personnages, avec cette situation qu’ils subissent. Le personnage d’Estelle subit la reconnaissance, on lui donne des ordres. Il existe une soumission totale, une sorte d’asservissement à la télévision, à la célébrité, quand Estelle veut accéder à une notoriété sur laquelle elle n’a aucune prise.

Le personnage sait dire non, c’est même la première chose qu’elle dit : « Non, vous ne me ramenez pas à la maison, je vais me balader… »…

S.R : Oui, c’est une manière de dire « Je vais prendre mes marques ici ». C’est vrai que je n’y avais pas pensé. Elle est quand même dans une situation où elle doit travailler. Ces personnages subissent le deuil, Clément vit l’injustice de la perte de son frère. On se demande alors comment il va transformer son énergie en quelque chose d’actif, de puissant. Ils deviennent acteurs de leur destinée.

E.M : Ils ont tous un poids sur le dos qu’ils enlèvent petit à petit. Comme s’ils étaient fragiles et en même temps très forts. Comme un oiseau tombé du nid mais tout à la fois aussi un grand aigle. Une grosse partie de la poésie du film provient du rythme. On a des plans calmes, amoureux, méditatifs, et puis d’un coup de l’énergie. Est ce que cela provient des personnages, qui sont un peu alternatifs ? Comme une batterie, on passe d’un pôle à l’autre, mais comment tout cela s’écrit-il et se joue ?

Y.Z : Les personnages sont écrits comme ça. Tu représentes un jeune qui a déjà son caractère, son propre rythme.

E.M : Il y a un rythme qui s’installe dès le début avec les silences. Elle est seule avec elle même. Comme un petit escargot que l’on vient fracasser. Moi je vais la faire chier, la chercher. Et tout le monde veut l’étreindre, la veut puis ne la veut plus. Et elle est comme un Bouddha qui recherche quelque chose avec une fêlure, mais qui reste très secrète.

On a l’impression que vos paroles rythment entièrement le film. Parfois plus que la caméra. Comment ça marche?

S.R : Nous avons une partition quand nous recevons notre texte et c’est à nous de jouer la musique, il y a un rapport instrumental dans le jeu. Estelle, par exemple, s’est permis quelques arpèges dans sa composition.

E.M : Oui, Alain avait envie qu’elle soit verbeuse dans le film. Dans la première scène, elle est noyée dans un torrent verbal par cette femme qui lui tombe dessus et elle ne peut pas en placer une.

S.R : Le rythme se construit aussi dans le rapport entre les personnages les uns avec les autres. Avec Yoann, on parle un peu à bâtons rompus, dans un rythme très lent. J’ai effectivement un personnage qui est plutôt taiseux et exclusivement en réception. Donc les autres se lâchent et déversent un peu sur moi tout ce qui ont sur le cœur. Je suis comme une grande oreille.

Et cette déchetterie pour vous, c’est vraiment un lieu de travail ou c’est une utopie symbolique et poétique ?

E.M : C’est un lieu où ce qui n’a plus de valeur en prend une autre, on sort de l’utilité marchande première. Une tasse sert à boire. Un lapin sert de gardien. Des louches deviennent des oiseaux. Il y a une transformation de la matière en poésie. Ce lieu devient un refuge des blessés du Monde, des gens viennent y trouver une deuxième vie.

S.R : Et en même temps, il n’y a rien dans cette déchetterie, c’est un grand espace vide donc tout peut se passer. Tous les possibles sont là, comme sur une scène, c’est un espace de transformation.

Le film résonne aussi avec le mouvement des gilets jaunes ?

E.M : Bien sûr, complètement. On trinque aux gilets jaunes. Alain avait capté ce qui allait se passer, quelque chose qui était en cours, dans cette violence qui fait tout péter, cette révolte. Même l’adulte, la mère, décide de ne plus aller voter.

Y.Z : C’est un film politique qui fait écho à l’actualité, on le sent dès que l’on lit.

E.M : Il y a un cote armée secrète qui se révolte, avec des gens aux tempéraments différents et des altérités fortes qui se soulèvent ensemble. C’est une sorte de rébellion pour ne pas louper sa vie, comme une sorte de réveil collectif.

S.R : Il y a création d’un collectif, tous les personnages se retrouvent ensemble à la fin, des gens passent et d’autres restent, ils s’organisent pour mieux s’aimer. Il y a des slogans, donc c’est forcément une vision politique.

Quels sont vos projets en cours ?

E.M : Je vais sortir un livre-disque, chez Riveneuve Archimbaud, Sous ma robe mon cœur. Je fais toute une série aux Plateaux sauvages du 12 au 17 novembre et je suis également à la Colline du 18 septembre au 13 octobre. Puis un spectacle au Théâtre des Bouffes du Nord.

S.R : Je réalise mon prochain film en Septembre qui aura pour thème l’histoire d’une fille qui fait un film.

Y.Z : Moi, je termine le prochain film de Lucas Belvaux puis je fais le prochain film de Ozon. Et je prends des vacances. (Rires)

visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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