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[Interview] Alex Brendemühl, qui incarne Mengele dans Le médecin de famille

[Interview] Alex Brendemühl, qui incarne Mengele dans Le médecin de famille

23 octobre 2013 | PAR Olivia Leboyer

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Wakolda (Le médecin de famille, voire notre critique) est, intialement, un roman de Lucia Puenzo (Stock, 2013). Romancière et cinéaste, la jeune femme a adapté elle-même cette histoire troublante, entre faits avérés et mythe : le quotidien de Josef Mengele à Bariloche, en 1960. L’acteur principal, Alex Brendemühl, est impressionnant de maîtrise et de sobriété. Venu présenter le film en avant-première à Paris, au cinéma Majestic Passy, lors d’une belle soirée organisée par l’association Espagnolas en Paris (http://www.gnolas.org), il a répondu aux questions du public avec beaucoup d’esprit, et dans un français parfait. TLC l’a rencontré le lendemain, pour une interview passionnante.

Le médecin de famille est un beau film : j’ai particulièrement aimé la tonalité, tout en douceur. On sent une tension, de la cruauté, mais la violence reste hors champ.

Alex Brendemühl : Oui, le film a quelque chose de troublant. On voit qu’un homme comme Mengele pouvait mener sa vie en toute normalité. Pour lui, la vie continue comme ça. En Argentine, il pouvait évoluer sans être inquiété, il y avait une forme d’acceptation, de la part de la population. C’est vraiment étrange, et cette acceptation est sans doute ce qu’il y a de plus terrible. A Buenos Aires, Mengele figurait même dans l’annuaire téléphonique. Pour des hommes comme lui, il y avait alors un sentiment d’impunité très fort. A Bariloche, il existe bien un collège allemand qui, à l’époque des années 1960, véhiculait des thèses nazies. Ces hommes-là, en fuite, ont aussi trouvé un écho, ils ont parfois continué à susciter l’admiration. On ne peut pas s’empêcher de penser à Priebke, qui vient tout juste de mourir, centenaire, après de longues années paisibles. Souvent, autour d’eux, s’est même développé un « culte doré ».

Comment avez-vous travaillé le rôle de Mengele ?

Alex Brendemühl : En amont, j’ai lu des biographies, je me suis documenté, j’ai vu les films où Laurence Olivier, Gregory Peck ont incarné Mengele (Marathon Man de William Goldman en 1975, Ces garçons qui venaient du Brésil de Schaffner en 1976). Mais le film de Lucia Puenzo est très loin de tout cela. Je me suis incorporé tous ces matériaux critiques sur Mengele. Puis, j’ai vraiment abordé le rôle dans son aspect quotidien, physique : un mec qui arrive à Bariloche, où il ne connaît personne et qui, peu à peu, tisse de nouvelles relations, recommence sa vie en toute tranquillité. Dans ce que j’ai lu sur Mengele, il y a une part de mythe, de légendes, mais aussi des choses avérées : tout le monde s’accorde à dire que Mengele possédait un charme, un pouvoir de séduction, qu’il avait cette capacité d’être très à l’aise en société. Le film montre bien cette facilité qu’il a à se socialiser. C’est un homme très affable, avec de bonnes manières, un air engageant, autant de traits troublants quand on connaît l’autre face du personnage. Je trouve pertinentes les analyses d’Hannah Arendt sur la banalité du mal. L’horreur peut naître à partir de l’ordinaire, du commun. Le film condamne bien évidemment Mengele, sans réserves, mais tient à le montrer aussi dans sa normalité. Cet aspect est le plus dérangeant, et donc le plus intéressant à montrer.

Dans le film, Mengele poursuit tranquillement ses expérimentations sur les êtres humains. Il est fermement convaincu du bien-fondé des pratiques eugénistes. Est-ce une forme de folie ?

Alex Brendemühl : Oui, pour moi, la folie, c’est justement une logique parfaitement maîtrisée, poussée à l’extrême. Observer, mesurer, les êtres humains, tout consigner dans un carnet de dessins, comme le fait Mengele, cela révèle une forme de folie, très structurée, très logique. Il a la certitude d’agir pour le Bien. Aucun doute ne vient s’immiscer dans sa vision du monde. Mengele conçoit le monde comme un terrain d’expérimentations, dans lequel il se sent à l’aise. Il a le sentiment d’être au-dessus des lois, au-dessus du jugement humain. Dans sa façon chirurgicale d’organiser le monde, il y a effectivement de la folie.

Dans le film, c’est la petite fille, en voix off, qui raconte les faits, des années après : cet effet de distance est très réussi.

Alex Brendemühl : C’est un procédé stylistique. De cette manière, on ressent à la fois l’innocence, la curiosité de la fillette face à Mengele, mais aussi, en contrepoint, ce qu’elle comprend plus tard. L’amitié entre Mengele et la petite fille de 12 ans, Lilith, est très intéressante. On voit un Mengele enferré dans sa vision aryenne du monde et, néanmoins, capable d’un sentiment vrai, qui lui échappe. Normalement, cette fillette ne correspond pas à ce qu’il aime, elle n’a pas le type aryen. Précisément, ce sont ses imperfections, son charme réel, qui l’attirent. Il y a un paradoxe, quelque chose de vivant, que j’ai aimé jouer. Le personnage n’est pas simplement un archétype, on sent ses contradictions.

La fabrique de poupées fonctionne comme une métaphore des camps nazis.

Alex Brendemühl : Oui, le père de la petite fille est fabricant de poupées. Et pour Mengele, il n’y a pas une grande différence entre ce travail sur la porcelaine et ses propres expérimentations sur le corps humain. Il s’agit vraiment, pour lui, de modeler l’homme, de créer un homme nouveau. Il voit des corps avant tout, des corps sans âme, sur lesquels il agit en démiurge.

Je vous ai vu dans deux autres excellents films, Las Horas del Dia (de Jaime Rosales, 2003) et La Mosquitera (de Agusti Vila, 2010) : vous y jouez, là aussi, des personnages inquiétants, proches de la folie. Un hasard ?

Alex Brendemühl : J’ai aimé ces rôles, qui étaient très intéressants à composer. Peut-être ai-je quelque chose dans la dureté du visage ou dans les yeux qui attire cela ? Les scénarios étaient, chaque fois, subtils, fins. Toujours cette idée de percevoir une folie du quotidien, de l’ordinaire. J’avais déjà tourné avec Agusti Vila et, dans La Mosquitera, il m’a offert ce petit rôle : j’aime beaucoup son univers, son humour, et sa façon de mettre en lumière certaines hypocrisies.
J’ai la chance de recevoir, souvent, de très bons scénarios : mais, en ce moment, la situation du cinéma en Espagne est très difficile. Ce n’est pas une période propice pour la liberté artistique, pour la démocratie…
Mes origines étant à la fois espagnoles et allemandes, je tourne aussi parfois en Allemagne. Pour ce film, Wakolda, cela tombait très bien, le personnage parlant espagnol et allemand ! J’étais vraiment le mieux placé pour le rôle : sans compter que, physiquement, je ressemble assez à Mengele !

Le film connaît un grand succès en Argentine !

Alex Brendemühl : Oui, le film marche très fort en Argentine. Le pays s’interroge sur son passé. Il est même sorti dans un cinéma de Bariloche. Nous sommes très heureux de ce succès. Le film a été présenté et très bien reçu en Festival, notamment à Cannes. Il vient de sortir en Espagne. Et, maintenant, la France !

Photos: Gloria Tapia (en photo: Laura del Sol et Alex Brendemühl, lors de l’avant-première organisée par l’association Espagnolas en Paris, présidée par la comédienne Laura del Sol)

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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