Cinema
Hélène Milano et Idir Serghine nous parlent de l’ACID 2020

Hélène Milano et Idir Serghine nous parlent de l’ACID 2020

18 juin 2020 | PAR Yaël Hirsch

Pour cette édition 2020, la sélection parallèle cannoise de l’ACID a décidé de se maintenir à distance de la Croisette, mais bien là. La compétition comporte 9 films dont 5 réalisés par des femmes et que ses programmateurs vont défendre au marché du film puis à leur sortie en salle avec le label ACID. Deux des 13 cinéastes de l’ACID : Hélène Milano (Les Charbons ardents, Les Roses noires) et Idir Serghine (co-président de l’ACID, réalisateur notamment de Cross) répondent à nos questions.

Comment devient-on cinéaste-programmateur de l’ACID ? 

Idir Serghine – Il y a deux chemins pour devenir programmateur cannois à l’Acid : chaque année, nous renouvelons le collège des programmateurs en allant piocher dans les cinéastes des éditions précédentes programmés à Cannes (cette année Alain Raoust, Stéphane Batut… ). Et il y a aussi le collège de programmateurs constitué de cinéastes adhérents qui s’investissent tout au long de l’année dans le travail d’accompagnement des films : ils participent aux débats, aux enjeux politiques, participent à des commissions du CNC ou ailleurs. Il y a une mixité de gens qui militent au sein de l’association et des cinéastes dont le travail nous a marqués. 

La programmation était-elle faite le 15 mars ? Comment vous êtes-vous organisés ? 

IS – Nous avons ouvert les inscriptions au mois de décembre et commencé les visionnages au mois de janvier. Le confinement nous a empêchés de voir les films en salle ensemble les week-ends. Nous avons été obligés de regarder les films chez nous, sur des écrans d’ordinateurs, de télé et autres vidéoprojecteurs… Mais nous avons réussi à nous réunir pour discuter. C’était un peu particulier : nos débats ont eu lieu au siège du parti communiste, dans le grand immeuble dessiné par Oscar Niemeyer. Nous étions assis à une table de réunion complètement surréaliste, un peu comme dans le film Docteur Folamour de Stanley Kubrick et ça ressemblait un peu à une réunion de l’ONU : chacun derrière nos micros à des distances réglementaires.

L’annonce de la sélection semble particulièrement alléchante et politique !

Hélène Milano  – Nous sommes très attachés au fait que les programmateurs ne soient pas assis sur des sièges et qu’ils ne reproduisent pas d’une année sur l’autre des façons de voir le monde et le cinéma. Cette richesse nous permet d’avoir des programmations différentes, selon la composition de l’équipe. Et la dimension politique est, peut-être encore plus cette année, très forte dans notre identité de programmateurs et de cinéastes. Nous sommes attentifs à un engagement au cœur de la société. Dans nos délibérations, les choses se sont faites avec évidence…

IS – J’ajouterais deux choses. Nous choisissons également à partir des films que nous recevons. Et certaines problématiques politiques reviennent dans le cinéma français, mais aussi américain, sud-américain, ou asiatique… Et du coup cette année, peut-être que notre panier était porteur de films avec une thématique politique plus assumée. Après j’ai tendance à penser que même dans le plus gros des blockbusters, il y a de la politique. Donc en réalité pour certains films reçus et choisis, les problématiques sont plus assumées.  Quand on lit le synopsis des Graines que l’on sème, c’est évident, c’est frontalement politique. Mais pas le traitement, justement. Nous n’avons pas été confrontés à des films militants qui agitent un drapeau : il y a quand même une exigence formelle et de mise en scène qui nous semble déterminante quand on choisit un film.

Vous avez reçu combien de films ? Vous en avez choisi 9, vous aviez décidé de garder ainsi le format habituel dès le début ?  

HM – Oui. Nous avions décidé que malgré les conditions très particulières, nous allions défendre le même nombre de films. Que malgré les particularités, il y aurait aussi des films étrangers, qu’on allait tenir notre ligne et y arriver.

IS – Et nous avons reçu autour de 300 films. C’est un peu moins que les années précédentes et c’est forcément lié au coronavirus mais nous étions déjà surpris et particulièrement ravis. Nous avions l’inquiétude que pour certains films, on nous dise qu’ils préféraient choisir d’autres festivals ou repousser leur candidature à l’année prochaine. Et en fait cela n’a pas été le cas !

Comment allez-vous accompagner les films, sans présence cannoise ? Comment marche le label et les projections de l’automne ? 

HM – Nous avons une équipe exceptionnelle qui accompagne toujours les films sélectionnés toute l’année et au moment de leur sortie. L’accompagnement vers les salles, ce qui est organisé pour créer un lien fort avec les publics, tout ça est un travail de longue haleine. Pour cette année, tout cela doit encore se construire, et toujours avec l’exigence d’un soutien maximum.

IS – L’idée c’est de faire comme nous aurions fait à Cannes : créer l’événement ! L’années dernière la présence à l’ACID a permis à 8 films qui n’en avaient pas encore de trouver un distributeur. Cette annér au moment de la da la sélection, 8 films sur 9 n’avaient pas encore trouvé de distributeurLe temps le plus fort sera à la rentrée à Paris, ensuite à Marseille et à Lyon, et l’on attend une réponse pour la Corse, aussi. Or à Cannes, notre premier public ce sont les exploitants. Cette année c’est plus compliqué mais grâce à notre réseau de 400 salles partenaires,  où nous allons organiser les pré-visionnages dispersés dans le temps et à l’échelle du territoire, on pourra donner envie aux exploitants de prendre ces films quand ils auront un distributeur. Les cinéastes vont accompagner ces séances professionnelles.

Parmi les programmateurs, comment vous répartissez-vous les films à défendre ? 

HM – Nous sommes tous solidaires du travail de programmation fait ensemble, et en même temps, une des richesses de l’ACID est justement de ne pas chercher, au moment des délibérations, le consensus ou l’unanimité. Ensuite, chacun peut s’engager dans des soutiens et, à travers cela, nous organisons une vraie aide à la diversité par la pluralité des regards. 

Comme cinéastes et dans votre travail personnel, le COVID a-t-il bouleversé votre activité ? 

HM – J’étais en pleine tournée d’un film-documentaire qui s’appelle Les charbons ardents (lire notre critique).  J’ai vécu une tournée magnifique auprès des scolaires, avec des lycées professionnels et des collèges, et les débats étaient justes extraordinaires. Donc j’étais vraiment dans une très belle dynamique, au moment où le confinement a commencé. Notre tournée qui a été très longue à mettre en place, avec des partenaires multiples, s’est arrêtée brusquement et cela a été très difficile. J’espère que ça reprendra et que le partage du film pourra se faire. Mais sinon j’écris, et avoir partagé ces beaux moments avec les cinéastes à l’ACID m’a fait beaucoup de bien : voir ces films, en parler ensemble, partager et retrouver de l’élan, aussi par l’amour de ce que nous faisons et par les différents regards que nous avons partagés sur les pratiques, sur les enjeux… Ce sont des moments de partage qui m’ont beaucoup nourrie dans cette période.

IS – Pour ma part, j’écris mon long métrage. J’ai été interrompu au début du confinement parce que j’ai eu le virus une semaine et cela m’a fatigué. J’ai eu de la chance, j’ai eu la version légère, c’est-à-dire juste de la fièvre. Et puis après, j’ai gagné beaucoup de temps sur l’écriture de mon scénario, et aussi sur les dépôts de dossier devant des commissions : CNC, chaîne de télé, distributeur… Avec ma productrice, on accélérait avec cette petite crainte qu’il y ait une sorte d’embouteillage, parce que je pense que beaucoup d’auteurs ont travaillé pendant le temps du confinement. Donc je pense que les commissions vont être débordées de projets, de scénarios, de courts comme de longs. J’ai aussi écrit un court avec une amie. En fait, j’ai beaucoup écrit, et je me prépare à rentrer dans une période de recherche de financement classique, avec des notes d’intentions, des dossiers à remplir, des moodboards à faire… C’est plutôt classique. Mais le fait de ne pas avoir de tournage tout de suite, ça n’est peut-être pas plus mal parce que nous avons peur de l’embouteillage de tournages avec toutes les séries, les gros films qui vont se remettre à tourner et qui vont évidemment coopter tout le matériel de tournage chez les loueurs. Du coup, ces derniers ne vont pas du tout baisser leurs prix, parce que ça fait 3 mois qu’ils ne louent plus rien. Ainsi, ma productrice qui reprend un long en tournage au mois de juillet, explique que c’est 30% plus cher : les assurances ont explosé et il y a aussi toutes les exigences sanitaires avec l’obligation aussi d’avoir un médecin qui soit présent pendant le tournage. J’ai un peu peur pour les films à budget plus réduit…

Pensez-vous recevoir moins de films à l’ACID l’an prochain ? 

IS – Non, je ne pense pas qu’on va recevoir moins de films l’année prochaine. Il y a des films qui ont été retirés et qui vont revenir l’année prochaine. Et même, au contraire, on risque d’avoir une sorte de bibliothèque de films qui va nous tomber dessus. Avec peut-être pas mal de work in progress parce que les films ne seront pas complètement bouclés en terme de post-prod, etc. Mais à mon avis nous allons recevoir du film ! 

Y a-t-il certains thèmes ou points communs qui vous ont marqués dans les films que vous avez choisis cette année ?

IS –  Je pense que ce qui fait la force de notre programmation, c’est l’éclectisme de ses thèmes. Et que les oeuvres soient ancrées dans le réel et, en même temps, qu’elles cherchent quelque chose sur la forme cinématographique : quelque chose d’unique, d’audacieux, de courageux… 

HM – Je trouve aussi que ce qui est fort et commun dans ce que l’on a vu est l’absence d’étanchéité entre documentaire et fiction. Un choix qui pose des questions d’exigence autour du jeu alors que nous savons que, dans notre programmation, il y a une vraie attention à l’authenticité. 

Pour retrouver la sélection de l’ACID, lisez  notre article.

Voici les dates des événements confirmés pour le moment :

  • du 25 au 29 septembre au Louxor à Paris
  • du 2 au 4 octobre au Comoedia à Lyon
  • du 8 au 11 octobre au Gyptis et à La Baleine à Marseille

visuel (c) Délibération (c) ACID

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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