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Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la critique : « On parle souvent d’exigence critique, mais on oublie trop l’autre versant : la générosité »

Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la critique : « On parle souvent d’exigence critique, mais on oublie trop l’autre versant : la générosité »

13 mai 2019 | PAR Yaël Hirsch

Pendant toute la dizaine cannoise, Charles Tesson présente chacun des films sélectionnés à la Semaine de la critique avec élégance, passion et densité. Ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, enseignant, chercheur, et depuis 2011 délégué général de la Semaine, il revient sur la spécificité de cette section portée par des critiques de cinéma en activité, commente son évolution et nous parle des 11 longs et 7 courts au programme de cette 58e édition qui a lieu du 15 au 23 mai 2019.

Quelle est la spécificité d’une sélection faite par des critiques de cinéma ? Que permet ce travail fait en amont du festival par rapport à un travail plus classique de critique pendant Cannes ? 

Il est rare qu’une sélection de festival soit prise en charge par des critiques en activité. La Semaine de la critique est l’exception. C’est son identité, sa spécificité. C’est la première à l’avoir fait et surtout à continuer de le faire, avec d’autres sections du même nom qui ont repris cela. En particulier à Venise, consœur historique ou plus récemment lors du Festival de Berlin. Certains cumulent ces deux activités (activité critique et programmation pour un festival) ou l’ont fait successivement, comme Gilles Jacob, ancien critique devenu délégué général du Festival de Cannes puis président.

Avec la prolifération des festivals, le mercato de ses directeurs, un nouveau métier est né, celui de programmateur ou de sélectionneur. Certains viennent de la critique, mais pas nécessairement. Quand un critique rejoint le comité de sélection de la Semaine de la critique pour voir un nombre incalculable de films et en choisir très peu (11 longs métrages, dont 7 en compétition), cela change tout, même si le regard critique, la culture cinématographique sont essentiels. Quand un critique parle d’un film lors de sa sortie en salle, il occupe une place précise dans un processus, entre le distributeur qui a choisi de le sortir et l’exploitant qui a pris la décision de le montrer. Soit un rôle d’aiguilleur, de prescripteur, en faisant des choix, en termes d’évaluation.

Un critique sélectionneur, lorsqu’il fait ses choix et compose une sélection, sera à la fois observé par la profession (tel distributeur intéressé ou pas par le film, tel vendeur) et par ses confrères. C’est une position radicalement différente, où on demande à la critique d’être critique, d’anticiper le futur du cinéma à travers son présent, tout en se projetant dans un spectre incertain, à savoir comment le film sera reçu par toute la chaîne qui se met en place à partir et autour du festival.

Programmer, c’est aussi se projeter dans cela, pas seulement regarder ce que le film est (la critique sait y faire) mais anticiper sa vie à venir, essayer de comprendre ce qu’elle sera. Il y a donc une grosse prise de risque. En faisant cela, la Critique s’expose beaucoup. On parle souvent d’exigence critique, mais on oublie trop l’autre versant : la générosité, l’envie de partage, de faire connaître et de donner à aimer. Le critique sélectionneur fait honneur au métier de critique, tout en élargissant son expérience critique, qui s’en trouve enrichie.

Quels sont les critères pour soumettre un film aux sélectionneurs de la Semaine de la critique ?

Pour les films longs, la Semaine de la critique, depuis ses débuts en 1962, considère uniquement des premiers et des deuxièmes films, qui sont des premières nationales et, exceptionnellement, peuvent être des premières internationales. Chaque section a son autonomie et, pour qu’il soit vu par tout le monde, le film doit être soumis à l’Officielle, à la Semaine de la critique et à la Quinzaine des réalisateurs. Pour les films courts, nous avons deux types de programmation. D’une part, la compétition des dix courts métrages où sont éligibles tous les films courts de cinéastes n’ayant pas encore réalisé de long-métrage, d’autre part pour les séances spéciales de courts-métrages (nous en avons deux cette année avec 5 films), nous privilégions les films courts de cinéastes ayant déjà réalisé un ou plusieurs long-métrages (c’était le cas pour Nadav Lapid, Yann Gonzalez, Bertrand Mandico, et cette année pour Brandon Cronenberg et Katsuya Tomita) où des cinéastes ayant déjà eu un film court en compétition à la Semaine de la Critique, comme Moin Hussain et Cristèle Alves Meira cette année.

Recevez-vous naturellement tous les films, car à vous suivre aux quatre coins du monde on a l’impression que vous allez aussi les chercher ?

La majorité des films s’inscrivent sur la base de la Semaine de la critique et sont vus par les deux comités de sélection respectifs, pour le court et le long métrage. Le travail de prospection, aux quatre coins du monde, que ce soit par l’équipe de la Semaine (avec Hélène Auclaire, Rémi Bigot, Rémi Bonhomme) et par les membres des comités quand ils sont disponibles, consiste en plusieurs choses. Tout d’abord à sensibiliser à la Semaine de la critique et informer de qui nous sommes et de la nature du travail accompli. Le travail de prospection se fait grâce à la partie Industrie des festivals. Prospection à long terme, quand le film est au stade du scénario, de la pré-production et en recherche de financement, et prospection à court terme, avec les « work in progress », qui permettent de voir les films au stade de la post-production. La Semaine de la Critique n’a pas de réseau de correspondants mais établit des liens solides avec les producteurs du monde entier qui nous informent de leurs activités. Il est très important de se déplacer, d’aller là où les films se font, d’échanger avec ceux et celles qui les font, de rencontrer les professionnels et les cinéastes dans divers festivals. C’est très instructif sur les films (leurs conditions de vie) mais aussi l’état du cinéma selon les pays. On peut aimer et comprendre le cinéma en laissant les films venir à nous, mais j’ai toujours aimé aller à leur rencontre, au-devant d’eux, là où ils se font. On les voit autrement.

De la Colombie en ouverture à la Chine en clôture, vous nous faites faire un tour du monde en une trentaine de films…

Nous avons 19 pays représentés pour 26 films, avec quatre films d’Amérique latine, dont 3 (deux longs métrages et un court métrage) issus d’Amérique centrale et de deux pays, le Guatemala, avec Nuestras Madres, premier long-métrage de César Diaz, et le Costa Rica, avec Ceniza Negra, premier long-métrage de  Sofía Quirós et Lucia en el limbo de Valentina Maurel, où l’infrastructure pour produire ce genre de films est fragile ou quasiment inexistante, contrairement à d’autres pays de la région (Mexique, Colombie, Brésil, Argentine, Chili). L’autre axe fort est la présence remarquée des films du Maghreb, avec le Maroc (Le miracle du Saint Inconnu, premier long-métrage d’Alaa Eddine Aljem), l’Algérie (Abou Leila, premier long-métrage de Amin Sidi-Boumédiène) et le film court de la cinéaste égyptienne Nada Riyadh, Fakh. Présence également de la Chine avec le film court de Qiu Yang, She Runs, et le premier long-métrage du Gu Xiaogang, Dwelling in the Fuchun Mountains, montré en séance de clôture.

Est-ce que vous pouvez nous parler de « Next Step » ?

L’atelier « Next Step », conçu et dirigé par Rémi Bonhomme, est né d’une volonté très simple : resserrer les lignes entre nos deux activités de sélection, les longs-métrages et les courts-métrages. On sélectionne des films courts dont les réalisateurs seront amenés à passer au long. « Next Step », qui a été conçu pour cela, n’est pas un atelier d’écriture (une résidence) mais un atelier d’accompagnement pour le passage au long-métrage. Habituellement, les candidats sont choisis sur projet mais ici, non. Tous les cinéastes ayant un film court à la Semaine de la Critique bénéficient de cet atelier, et de l’avis de professionnels, qui ont pour particularité de bien connaître la Semaine de la Critique et d’avoir eu une expérience avec elle.

Mis en place en 2014, « Next Step » sera visible de différentes façons cette année à Cannes. D’abord, à travers les films. Sofia Quiros, sélectionnée en compétition avec Ceniza Negra, a participé à l’atelier « Next Step » en 2017 avec ce projet, après avoir été en compétition avec son film court, Selva. Tout comme Erwan Le Duc, passé lui aussi par « Next Step » à la suite de son court-métrage en compétition, et à la Quinzaine des réalisateurs cette année avec Perdrix. « Next Step » est également présent à la Semaine de la Critique, avec Jonas Carpignano, membre de notre jury. Quand il a présenté son film court en compétition à la Semaine en 2014, A Ciambra, qui a remporté le Prix découverte du court métrage, il avait commencé le tournage de son premier long-métrage, Mediterranea, en compétition à la Semaine l’année suivante, en 2015. En revanche, le projet présenté à « Next Step », A Ciambra, 2ème long-métrage, a été montré à la Quinzaine des réalisateurs en 2017.

Quant à l’actualité de « Next Step » pendant Cannes, elle consistera en la remise du Prix Next Step du meilleur projet, parmi ceux présentés lors de la dernière session en décembre 2018, et qui sera remis par un jury composé de Gaëlle Mareschi (Kinology), Mathilde Henrot (Festival Scope et programmatrice du festival de Locarno, et de Rosa Attab (développement de projets chez Why Not).

Depuis 2018, un nouveau prix existe : le prix Roederer de la découverte. Pour affirmer une identité de dénicheur de talents de la sélection ?

Le prix Fondation Louis Roederer de la révélation, décerné par notre jury, récompense un comédien ou une comédienne parmi les sept longs métrages de la compétition. Comme pour « Next Step », il est la conséquence logique d’un constat. Il y a souvent un lien fort entre un ou une cinéaste et un comédien ou une comédienne, et c’est le cas de Garance Marillier pour Julia Ducournau, actrice principale dans son film court Junior, qui était à la Semaine de la Critique, et dans son premier long métrage, Grave. Même chose avec Noée Abita, interprète de Ava de Léa Mysius. Notre jury, en récompensant en 2018 Félix Maritaud pour son interprétation dans Sauvage de Camille Vidal-Naquet, a donné un vrai sens à ce prix. Aux César, cette année, ce n’est pas seulement Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin qui a reçu le prix du meilleur premier film, mais aussi ses deux interprètes, Kenza Fortas et Dylan Robert, récompensés du prix du meilleur espoir féminin et masculin …. Révéler de jeunes talents, qu’ils soient cinéastes, comédiens et comédiennes, fait vraiment partie de l’ADN de la Semaine de la critique.

Y a-t-il une veille particulière par rapport aux vents nouveaux qui soufflent dans le cinéma français ? Et d’ambassadeur dans le monde ?

Cannes en général, la Semaine en particulier, pour ce qui est des premiers films, a un rôle particulier envers le cinéma français. Nous avons chaque année un film français en compétition, en général un premier film, et cette année, une fois n’est pas coutume, nous avons choisi un film d’animation, J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, qui avait présenté son court-métrage d’animation Skhizein en 2008. Nous prenons un maximum de trois longs métrages français sur 11 films, ce qui est déjà beaucoup, et deux pour les dix films courts en compétition. L’an dernier, la complémentarité entre les trois films français (Shéhérazade, Sauvage et Guy) a joué à merveille et les films ont eu une belle carrière et une belle vie, pas seulement en France (Sauvage vient de sortir en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis). A l’étranger, Grave de Julia Ducournau n’a pas été perçu comme un film français mais comme un film étranger. Double responsabilité donc. Faire des choix et révéler des cinéastes qui ouvrent de nouvelles directions au sein du cinéma français et faire en sorte que ce cinéma puisse rayonner internationalement.

Par rapport aux autres sélections, le Syndicat de la critique a-t-il une implication particulière par rapport aux autres sections dans la Caméra d’or ?

Cette année, le jury de la Caméra d’or est composé de 5 personnes. Thierry Frémaux choisit le président (cette année Rithy Panh) et dévoile le jury une fois les sélections annoncées. Les quatre autres membres sont désignés par quatre organismes qui font cela chaque année. La Société des réalisateurs de films, dont la Quinzaine des réalisateurs est l’émanation, choisit un de ses membres pour faire partie du jury (pour 2019, Alice Diop). De même l’AFC (Association des directeurs de la photographie) et la FICAM (Industries Techniques). Chaque année, le Syndicat de la critique, dont la Semaine de la critique est l’émanation, choisit un de ses membres pour le représenter au jury de la Caméra d’or. Le Syndicat lance un appel à candidature à tous ses membres puis le conseil d’administration examine les dossiers des personnes qui postulent et fait son choix. Cette année, Sandrine Marques fait partie du jury de la Caméra d’or, en tant que représentante du Syndicat de la critique.

visuel : ©Aurélie Lamachère (pour la Semaine de la critique) et affiche de la 58e Semaine de la critique  / DR.

La (belle) playlist que voilà
Le monstre Metallica règne toujours en maître sur son Trône de fer
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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