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Cannes 2018 : « L’Homme qui tua Don Quichotte » convainc parfois mais manque de souffle

Cannes 2018 : « L’Homme qui tua Don Quichotte » convainc parfois mais manque de souffle

20 mai 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le réalisateur Terry Gilliam est enfin parvenu à mener jusqu’au bout son projet d’adaptation du roman de Miguel de Cervantès, désormais classique. Doté d’une forme étrange, loin de la transposition pure et dure, le film qu’il propose apparaît sincère, lyrique parfois, mais pas soutenu par un souffle digne de ce nom, hélas. Un travail présenté à Cannes 2018 une fois la Compétition achevée, à titre de film de Clôture.

[rating=3]

L’Homme qui tua Don Quichotte est l’histoire de Toby (Adam Driver, découvert chez Noah Baumbach puis revu dans Paterson, ou en Kylo Ren dans Star Wars : le Réveil de la Force). Toby, ou un tout jeune réalisateur américain venu tourner un film de fin d’études adaptant le roman Don Quichotte* dans une toute petite ville des montagnes d’Espagne, avec le concours d’habitants du lieu, engagés pour les rôles. Des années plus tard, Toby est devenu un réalisateur coté, et se retrouve sur le tournage d’une grosse production, en Espagne, non loin des lieux où il imagina son Quichotte à lui. Devenu lui-même amer, lâche et peu inspiré, il va se rendre compte que son premier film a transformé la vie des habitants qu’il a fait tourner. Si certains sont morts, d’autres ont tenté de suivre les sirènes de l’art, quitte à se perdre. Et l’un de ces acteurs amateurs a définitivement laissé sa raison de côté : le cordonnier Javier, qui tenait le rôle principal, se prend à présent pour le vrai Don Quichotte. Et lorsque Toby le visite, le vieil homme pousse un cri : « Mon Sancho ! » Comme si le jeune homme l’avait aidé à revivre, à revenir au monde, autrefois…

Ce jeune réalisateur désabusé avant l’heure va donc se lancer, de façon tout à fait inattendue et involontaire, dans un récit picaresque aux côtés de cet ancien cordonnier allumé, persuadé d’être Don Quichotte lui-même. Et sans doute bel et bien détenteur de son véritable esprit, de son âme…

Le point de vue de Sancho

L’Homme qui tua Don Quichotte adopte donc davantage le point de vue de l’écuyer couard et pantouflard Sancho Pança. Peut-être pour mieux montrer, en bout de course, comment il finit pénétré par l’esprit de Don Quichotte, jusqu’à prendre la place de son maître, au final… Le film contient sans doute un tel message. On se dit aussi que Sancho/Toby représente peut-être le réalisateur Terry Gilliam lui-même, qui puise dans l’âme du personnage de Don Quichotte des énergies pour lutter contre les problèmes qu’il rencontre, sur ses tournages. Peut-être.

Le film semble même aller plus loin : il n’est pas du tout une adaptation linéaire du livre, et il adopte le point de vue d’un Sancho Pança d’aujourd’hui pour mettre en opposition directement, de façon visuelle, les scènes du roman de Miguel de Cervantès, et des situations contemporaines. Suite au début du voyage de Don Quichotte et Toby/Sancho Pança dans les paysages d’Espagne, un va-et-vient commence à se faire entre époque actuelle et temps passé, à chacune de leurs haltes : une ferme d’un coin pauvre habitée par des personnes aux attitudes bizarres devient ainsi tout à coup un refuge où des musulmans se cachent, pénétré par les autorités chrétiennes à cheval, comme au XVIe siècle. Ensuite, dans les ruines d’un bâtiment désert, un puissant chevalier à vaincre apparaît, et est prétexte à un assez beau combat, auquel Don Quichotte se livre. Puis c’est une troupe accompagnant une dame qui traverse une forêt, comme dans les temps anciens, avant que Toby/Sancho Pança se rapproche, et reconnaisse, à cheval, la femme de son patron…

Puis c’est un château où s’est installé un riche négociant en vodka russe d’aujourd’hui qui se trouve tout à coup préparé pour un bal masqué, puis peuplé de figurants costumés, et comme plongé par magie dans le temps du roman. Le film repose sur ce principe. Un procédé qui finit par traduire le point de vue de Toby/Sancho, encore une fois : si le Don Quichotte qu’il suit est totalement plongé au coeur de ces visions, où il aperçoit le passé, le personnage de Toby/Sancho, lui, est de plus en plus perdu, et essaye de rationaliser le délire où il se trouve plongé. Cependant, à terme, le basculement se fait en lui aussi, et il retrouve goût à ses rêves…

Un manque de rythme

Côté thèmes et intérêt de fond, L’Homme qui tua Don Quichotte est donc riche, et essaye de suggérer des choses. Mais sa forme ne présente hélas pas totalement la même qualité : si les acteurs sont convaincants, avec en tête d’intenses Jonathan Pryce (Brazil, Pirates des Caraïbes) et Joana Ribeiro (A une heure incertaine) respectivement dans les rôles de Don Quichotte et Dulcinée, soutenus par de bons Adam Driver, Mario Tardon ou Sergi Lopez, la réalisation et le rythme demeurent plus hésitants. L’art de Terry Gilliam peine parfois à rendre le passage d’un temps à l’autre convaincant, mais le plus souvent, ce glissement fonctionne, même à coups de bouts de ficelle. Mention spéciale à la scène d’élévation de Don Quichotte vers la Lune, extrêmement prenante et belle, malgré des trucages visibles. Cependant, on sent, d’une part, que le réalisateur est plus attentif à l’Espagne des petites gens qu’à la réalité commerciale des tournages, qu’il traite d’une façon trop caricaturale, avec pour conséquence un côté inconsistant, dans les personnages réalistes qui en sont issus.

Et si Gilliam reste plutôt maître de ses moyens en termes de mouvements de caméra et de composition de plans, plutôt brillants, il en oublie d’autre part un élément essentiel hélas : le rythme. Le manque de rythme est l’ennemi principal du film : thèmes et procédés de va-et-vient temporel sont tellement présents, tellement mis en avant, que le souffle global de l’oeuvre se perd. On voit où elle veut aller, on la suit d’un oeil amusé et curieux, mais pas transporté hélas : il manque des effets de rythme, et une attention accordée au tempo, qui nous feraient plonger totalement dans l’odyssée et dans l’aventure. Du même coup, certaines scènes d’action ne fonctionnent pas, et certains personnages finissent par irriter. Les ficelles deviennent apparentes…

Film très original, habité par un talent personnel, une envie collective de produire une chose belle et grande, un réel intérêt et une vraie âme, L’Homme qui tua Don Quichotte laisse juste un peu sur le bord de la route du fait de cette absence de rythme bien handicapante. Adaptation avec un point de vue, le film propose des idées de forme et de fond qui restent fortes, mais n’arrive pas à élever son récit jusqu’à l’épique.

Film présenté Hors Compétition à Cannes 2018, L’Homme qui tua Don Quichotte est sorti dans les salles françaises depuis le 19 mai.

Retrouvez tous les films du Festival dans notre dossier Cannes 2018

Geoffrey Nabavian

*Le titre véritable du roman, désormais classique incontesté, est le suivant : L’Ingénieux Hidalgo – Don Quichotte de la Manche. Ecrit par Miguel de Cervantès en espagnol, il a été publié dès 1605.

Visuel 1 : © Diego Lopez Calvin

Visuel 2 : affiche officielle

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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