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32e European Film Awards : une remise des Prix entre finesse, émotion et engagement

32e European Film Awards : une remise des Prix entre finesse, émotion et engagement

08 décembre 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Les Prix du Cinéma Européen 2019, remis à Berlin, ont majoritairement distingué La Favorite, en ménageant quelques couronnements inattendus bienvenus, tels celui de Bunuel après l’Âge d’or, face à des concurrents de poids. Ils ont fait l’objet d’une cérémonie rythmée, et très bien écrite, à la fois engagée et piquante. Avec au menu, un splendide hommage de Wenders à Herzog.

Les Prix du Cinéma européen, décernés par la European Film Academy et EFA Productions, voient leur cérémonie 2019 à Berlin débuter par un hommage. Le producteur et homme d’affaires britannique Nik Powell – qui soutint notamment de jeunes réalisateurs britanniques ou irlandais, tels Neil Jordan, faisait partie de l’EFA, et mourut en 2019 – est salué, entre autres, par Wim Wenders, Président de l’Académie, qui loue le côté punk-rock de l’homme. C’est ensuite la réalisatrice Agnieszka Holland, chairwoman de l’Académie, qui prend la parole, et rappelle qu’au sein du cinéma européen dans sa globalité, il « convient d’essayer d’affronter le retour des vieux démons d’Europe et les nouveaux maux qui ont émergé« , et de « se battre encore aussi pour l’égalité des genres« . D’emblée, le patrimoine du cinéma européen dialogue avec ses formes et structures à inventer, en cette cérémonie, avec émotion et intelligence, en en appelant à des artistes d’Europe par forcément les plus connus de tous.

Wim Wenders aura à nouveau l’occasion de se distinguer, plus tard dans la soirée, lors de la remise du European Film Academy Lifetime Achievement Award à l’artiste honoré, à savoir Werner Herzog (signataire d’Aguirre la Colère de Dieu, L’Enigme de  Kaspar Hauser ou Salt and fire, et également acteur dans la série Star Wars de Disney+ The Mandalorian). Un cinéaste dont il fut à peu près le contemporain, en termes de réalisation… En ce moment d’hommage, son discours constitue de ce fait le moment le plus fort et émouvant de la soirée. Précédé d’une « aria » excellemment bien chantée – par une artiste lyrique perchée sur un grand bateau (une référence au film Fitzcarraldo sans doute) – et bien écrite, évoquant de manière drolatique et néanmoins juste la carrière de Herzog (sans s’attarder sur son amitié/inimitié avec l’acteur Klaus Kinski, en l’avouant même à la fin en une note d’humour), le discours wendersien frappe à cet instant par son mélange d’anecdotes et de portrait assez juste de l’homme primé. « Tu es celui qui m’a montré que faire un film, c’était une question de vie ou de mort« , ou « ce qui est le plus remarquable chez toi c’est ton enthousiasme » constituent des formules marquantes, tout comme son évocation de leurs parcours conjoints au sein du « Nouveau Cinéma Allemand ».
 
Wenders sait se montrer très « rock » et incarné lors de cette prestation, finissant par admettre que sur la scène, il se sent à nouveau « comme le jeune étudiant » qu’il était, face au Herzog d’alors, un peu plus âgé que lui. Électrisés par cette évocation, on a juste attendu que le lauréat monte sur l’estrade, pour que les deux hommes s’étreignent fraternellement. Patience récompensée. Très grand moment.
 
Entre engagement et humour acide
 
Dès lors que la cérémonie s’ouvre et que les premiers traits d’humour sont lancés, on note un ton volontiers engagé, assorti d’un humour acide. Les deux présentrices, que l’on verra adopter bien des tons au cours de la soirée et au fil de leurs différents « numéros » comiques, se montrent très à l’aise dans le registre piquant, et manient des saillies bien écrites. « Une autre absurde année vient de passer, C’était une absurde année dans une absurde Europe« , lancent-elles en guise d’ouverture pour ces Prix du Cinéma Européen. De l’humour noir teinté d’engagement suit, et fait référence au traitement, au niveau de la politique internationale, des désastres écologiques, entre autres…
 
La soirée reste traversée par de l’engagement. Le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, libéré de son emprisonnement, se présente sur scène, avant qu’il soit annoncé que les European Film Awards, et le Festival du Documentaire d’Amsterdam entre autres, vont créer un organisme « for the directors at risk« . Et c’est le très frappant et nécessaire Pour Sama – Journal d’une mère syrienne, signé par Waad Al-Kateab et Edward Watts, salué à Cannes 2019, et attaché à peindre le quotidien horrible des occupants d’Alep pendant la guerre civile puis le siège, qui se voit décerner le Prix du Meilleur Documentaire Européen 2019. Et le Prix de la Découverte Européenne – Prix Fipresci va aux Misérables, film dramatique de Ladj Ly tout juste sorti en France et déjà couronné de succès, qui empoigne avec urgence l’engrenage fatal de la violence sociale.
 
Côté art corrosif, Yorgos Lanthimos, avec son ton absurde et grinçant, reçoit le Meilleur réalisateur pour La Favorite, et le film se voit également couronné par le Prix de la Comédie européenne, et finalement par le Prix du Film Européen tout court, le dernier décerné (par David Yates, réalisateur britannique de quatre des films Harry Potter et de la saga Les Animaux fantastiques).
 
Lion d’argent et Coupe Volpi pour la Meilleure actrice à Venise 2018 (sans oublier l’Oscar de la meilleure actrice reçu aussi), La Favorite s’est également vue décerner, en amont de la cérémonie et grâce aux votes du jury EFA d’Excellence 2019, les Prix de la Meilleure Photo Européenne (pour Robbie Ryan), du Meilleur Montage (pour Yorgos Mavropsaridis), des Meilleurs Costumes (Sandy Powell), des Meilleurs Coiffures et Maquillages (pour Nadia Stacey). Parmi ces récompenses décernées aux aspects techniques des films nommés et à leurs artisans, on note que Douleur et gloire a, lui, remporté le Prix des Meilleurs Décors (dus à Antxon Gomez). Et le splendide Benni, remarqué à la Berlinale 2019 et prévu en France pour mars 2020 (distribué par Ad Vitam), a obtenu le Prix de la Meilleure Musique (due à John Gürtler). Quant au Prix du Meilleur Son, il est allé à l’espagnol Companeros (et au travail effectué par Eduardo Esquide, Nacho Royo-Villanova et Laurent Chassaigne). Et le Prix des Meilleurs Effets Visuels a couronné About Endlessness (pour Martin Ziebell, Sebastian Kaltmeyer, Néha Hirve, Jesper Brodersen et Torgeir Busch).

Bunuel après l’Âge d’or couronné, et Babylon Berlin

Dans le beau décor aux effets numériques composant des figures abstraites très travaillées où se tient la cérémonie, c’est Bunuel après l’Âge d’or de Salvador Simo qui reçoit le Prix du Film d’Animation Européen, parvenant à coiffer au poteau, ce soir, les applaudis J’ai perdu mon corps ou Les Hirondelles de Kaboul.

La cérémonie décerne également son Prix Eurimages à la Coproduction, cette année donné à Ankica Juric Tilic, productrice originaire de Croatie. Et le Prix Européen de la Meilleure Série de Fiction 2019 va à une production très populaire en Allemagne (diffusée en France sur Canal+), Babylon Berlin . Une série visuellement ambitieuse, et avec Tom Tykwer (Cours Lola Cours, Le Parfum) parmi ses créateurs. Les membres du casting, arrivés dans un grand bus ancien sur le tapis rouge, répondent présents en montant sur scène.

Valeurs sûres primées

Le Prix de la Scénariste Européenne va à Céline Sciamma, pour Portrait de la jeune fille en feu, avec un message lu envoyé par elle, dans lequel elle salue entre autres le travail de ses distributeurs (Pyramide Distribution). Antonio Banderas est sacré Acteur Européen 2019 pour Douleur et gloire. Le Prix  du Public constitue une nouvelle récompense pour Cold War, de Pawel Pawlikowski. Et côté petit nouveau : The Christmas Gift, du roumain Bogdan Muresanu, reçoit le Prix du Court-Métrage Européen.
 
Et un quatrième prix vient couronner La Favorite : Olivia Colman, déjà détentrice d’un Oscar pour son rôle, coiffe au poteau les choix plus inattendus pour le Prix de la Meilleure Actrice Européenne (comme la jeune Helena Zengel pour le génial Benni, ou Viktoria Miroshnichenko pour Une grande fille).
 
Une cérémonie passionnée
 
On garde en tête, enfin, la manière  qu’ont les remettants de dire un mot sur chaque film, à l’annonce de sa nomination. Superbe idée également, avant que les prix techniques ne soient apportés, de montrer des extraits de vrais making-ofs où l’on peut entendre ces artistes commenter leur travail. Il en va de même pendant l’annonce des nommés au Prix du Réalisateur : on peut voir les cinéastes à la besogne, avant l’annonce du lauréat.
 
Et les moyens employés ne s’arrêtent pas là : après le sketch très drôle sur les scénaristes, au moment du Prix qui les salue (avec des pages Internet enchaînées à toute vitesse, projetées à l’arrière sur le décor), les nommés dans cette catégorie sont donnés à voir à l’écran avec des pages de scénario en surimpressions sur les extraits des films. Le texte de ces pages est lu. Il décrit des scènes des oeuvres en question. Des passages très tendus, ou importants dans les intrigues. Effets garantis. 
 
On retient également (outre la chanson « I love my audience and my audience loves me », au moment de remettre le Efa People’s Choice Award) le discours de Juliette Binoche, qui reçoit pour l’ensemble de sa carrière le prix honorifique European Achievement In World Cinema, décerné par l’European Film Academy. Juliette Binoche, qui « encourage les acteurs à choisir leurs films, à faire de vrais choix motivés« . Donne à voir au public une vidéo où s’exprime le réalisateur iranien Jafar Panahi, confiant – depuis l’intérieur d’une voiture, comme dans ses films Taxi Téhéran et Trois visages – qu’une image de l’actrice l’a aidé à tenir et est devenue pour lui une « carte de géographie« , lors de sa condamnation. Et remercie aussi certaines personnes precises, parmi lesquelles « toutes les nounous ayant veillé sur ses enfants « . Juliette Binoche, fort bien introduite par Claire Denis, qui confie qu’à l’époque de Rendez vous (le rôle qui commença à révéler l’actrice), elle avait projeté un jour de pouvoir travailler avec elle (ce qu’elle fera sur High Life). Claire Denis, remettante passionnée et passionnante, elle aussi, à l’image de cette cérémonie 2019 pourvue d’une forte personnalité.
 
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Visuels :

Visuel 1 : la salle où se tient la remise des Prix du Cinéma Européen, Haus der Berliner Festspiele © Geoffrey Nabavian

Visuel 2 : remise du Prix du Film d’Animation Européen 2019 © Geoffrey Nabavian

Visuel 3 : le Tapis rouge des 32e European Film Awards, avec Sandy Powell, lauréate du Prix des Meilleurs Costumes pour La Favorite © Geoffrey Nabavian

Visuel 4 : remise des huit Prix consacrés aux volets techniques des films nominés, décernés en amont © Geoffrey Nabavian

Visuel 5 : l’acteur Claes Bang (The Square) annonçant les nominés pour le Prix de l’Acteur Européen 2019 © Geoffrey Nabavian

Visuel 6 : Ladj Ly recevant le Prix Découverte Européenne 2019 pour Les Misérables © Geoffrey Nabavian

Visuel 7 : Juliette Binoche honorée par le European Achievement In World Cinema Award © Geoffrey Nabavian

Visuel 8 : Werner Herzog, honoré par le European Film Academy Lifetime Achievement Award, sur scène avec Wim Wenders © Geoffrey Nabavian

Visuel 9 : photo La Favorite © Yorgos Lanthimos / 20th Century Fox

Visuel 10 : Antonio Banderas dans Douleur et gloire © El Deseon – Manolo Pavon

Visuel 11 : photo Les Misérables © Le Pacte

Visuel 12 : Juliette Binoche dans Celle que vous croyez © Diaphana Distribution

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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