Théâtre

« La magie lente » : l’innommable au bout du diagnostic

« La magie lente » : l’innommable au bout du diagnostic

08 décembre 2019 | PAR Anne Verdaguer

C’est une pièce choc, crue, qui fait surgir une parole enfouie dans les méandres du psychisme. C’est l’histoire d’un homme qui a été diagnostiqué à tort schizophrène pendant 10 ans et qui va vivre une libération . C’est aussi un formidable seul en scène, tout en sensibilité, dans une mise en scène sans fards qui livre la vérité nue.

 

Dans l’ombre du plateau, le comédien attend que la salle se remplisse. Déjà nerveux, il fait craquer ses doigts, et s’avance dans la lumière, comme pour se lancer un défi. C’est d’abord à un collège de professionnels qu’il s’adresse : des psychiatres qu’il prend à témoin. L’histoire qu’il va raconter n’est pas banale. C’est celle de Monsieur Louvier, un patient diagnostiqué schizophrène qui, en proie à des hallucinations, décide de consulter un nouveau praticien. Celui ci va redonner du sens à son discours et lui permettre de reconstruire le fil de son histoire. Avec patience, minutie, Monsieur Louvier déterre un lourd secret caché dans son enfance, et qui apparaît au grès des séances. C’est l’horreur qui est livrée sur le plateau, l’enfer d’un enfant, la folie et le désespoir d’un homme qui s’expriment, jusqu’à ce qu’il parvienne à mettre les mots justes sur sa souffrance qui peut être le délivreront enfin.

L’auteur Denis Lachaud a passé plusieurs mois en hôpital, dans les services de psychiatrie, pour l’écriture de cette pièce, qui part du postulat de départ du faux diagnostic, dont il s’aperçoit très vite qu’il s’agit d’une chose courante en matière de psychose. Persuadé de tenir là un sujet passionnant et éminemment théâtral, il invente ce personnage et plonge dans le mécanisme de l’accueil de la parole et de la révélation en psychiatrie. D’une efficacité redoutable, son texte apparaît de ce fait clinique, froid, presque juridique, tandis que son personnage prend à témoin le public dans un face à face tendu et implacable.

Jouant à la fois le patient et le psychiatre, le comédien Benoît Giros livre une interprétation fragile, et sans faute qui fait frémir la salle à plusieurs moments, notamment quand le personnage, lui même père, vient invectiver les parents qui ne posent jamais les bonnes questions à leurs enfants, et qui se rendent complices malgré eux des pires atrocités. Une voix qui semble faire écho à une actualité brûlante, et qui parle pour la première fois, sans filtre. Une parole qui s’exprime pleinement et dont la puissance des mots est portée par la mise en scène d’une simplicité extrême et radicale de Pierre Notte, lui même auteur et familier des récits en forme d’uppercut. Une pièce politique, enfin, qui fera date et qui devrait être obligatoire pour tous les futurs praticiens en psychiatrie.

« La magie lente », une pièce de Denis Lachaud, mise en scène de Pierre Notte au théâtre Paris Villette, du 21 Novembre au 7 Décembre 2019. 

 

Visuel : ©Pierre Notte

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Anne Verdaguer

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