Arts

Vies d’exils : l’immigration algérienne en France entre 1954 et 1962 à la Cité Nationale de l’Histoire et de l’immigration

28 octobre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Sur une proposition de Benjamin Stora et Linda Amiri, la Cité Nationale de l’Histoire et de l’immigration célèbre le cinquantenaire des accords d’Evian par une exposition minutieuse consacrée à l’immigration algérienne entre 1954 et 1962, période où la population algérienne double presque pour atteindre 350 000 personnes en 1962, où ce sont les familles entières qui s’installent en France et où l’exil est rendu encore plus douloureux par la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Une exposition ramassée mais parfaitement mise en espace, avec puissance, puisqu’elle donne aussi bien des outils de compréhension historiques, que des voix d’immigrés à entendre.

L’on entre dans l’exposition, au premier étage de l’ancien et imposant pavillon d’entrée de l’exposition coloniale de 1931, par une rotonde de papier blanc qui délimite physiquement un espace réservé à l’immigration algérienne. Dans le droit fil de l’exposition permanente, »Vies d’exils » revient sur des faits et des chiffres historiques, mais n’oublie jamais de donner à l’immigration un visage humain à travers des vidéos d’entretiens et des œuvres d’art témoins de leur époque.

Dans la première partie de l’exposition, l’on revient brièvement sur la situation des musulmans algériens en Algérie française qui restent dans une condition de minorité politique, même après l’abolition du statut de  » « Français musulmans d’Algérie » (FMA) en 1947. L’on apprend également les grandes lignes de l’évolution de l’immigration algérienne avant 1954, pour rappeler que le phénomène n’est pas nouveau et qu’il y avait déjà une immigration de mains d’œuvre algérienne en France dans l’Entre-deux-guerres. Mais à l’époque, ce sont principalement des hommes qui viennent en métropole chercher du travail; les familles, elles restent au pays. Et si avant-guerre, ce sont surtout des Kabyles qui immigrent, l’industrialisation des « Trente Glorieuses » requiert une main d’œuvre de plus en plus nombreuse et de plus en plus qualifiée qui immigre de toutes les régions d’Algérie et pour la première fois, avec femmes et enfants. Les conditions de vie dans la France des années 1950 sont souvent terribles pour les Algériens ce qu’explique bien une vidéo de l’INA révélant le bidonville de Gennevilliers, diffusée sur la télévision publique en mars 1960! Tel un génie sorti de sa bouteille, l’historien Benjamin Stora apparaît sur le grand écran pour remettre ce documente exceptionnel dans son contexte… Très vite l’on passe à une vision moins historique et plus artistique de cette immigration algérienne: les bidonvilles sont montrés à travers des clichés signés Paul Almasy ou Pierre Boulât. Et le témoignage d’une femme engagée très tôt pour dénoncer les conditions de vie des immigrés dans ces bidonvilles et qui est allée jusqu’à s’installer avec eux à Nanterre : Monique Hervo (la photo de l’affiche est sa signature).

Mais l’exposition passe un peu vite sur l’image des immigrés d’Afrique du Nord dans les médias français (un ocartel pour dire qu’elle est négative mais peu de « unes » ou d’articles mis à dispositions) pour aller du côté de l’optimisme et de la création. « Vies d’exils » rappelle, avec raison, que tous les algériens n’étaient pas parqués dans ces bidonvilles, certains peuplant des quartiers populaires de Paris comme la Goutte d’or ou Menilmontant. Mais c’est au coeur de Paris, à Saint-Germain des Prés qu’un cabaret oriental comme El Djazair,  où la danseuse Shéhérazade connaît un grand succès. La radio et la musique, à travers certains chanteurs comme Slimane Azem (voir ci-dessous « Algérie mon beau pays »), sont deux grands canaux qui fortifient le lien entre l’immigration et l’Algérie natale. Et l’exposition balaie un peu toute la création issue d’Algérie ou de l’immigration algérienne après la guerre. Côté littérature l’on entend aussi bien une interview du grand Kateb Yacine que l’orientaliste Louis Massignon nous présenter dans une émission radiophonique le poète algérien converti au catholicisme Jean Amrouche. L’académicienne Assia Djébar est également évoquée par une photo. Plus de visuels que de textes donc, et l’on ne comprend pas très bien in situ ce que la littérature d’origine algérienne peut nous révéler sur la condition d’immigré … Les tableaux, eux, sont plus disséminés dans l’exposition pour illustrer certains grands épisode. Si bien qu’à part quelques peintres comme M’hamed Issiakhem, l’on entend peu parler d’artistes algériens mais l’on voit plutôt l’engagement artistique et politique de figures européennes comme Jean-Jacques Lebel, Henri Atlan, Erro (superbe toile de 1959-1960 : « Les rats-cistes ») ou Leonardo Cremonini…

L’exposition met bien en scène cet engagement de quelques intellectuels européens pour l’indépendance de l’Algérie. Selon la ligne émouvante mais pas forcément argumentée par Benjamin Stora que ceux et celles qui ont connu l’injustice et la domination absolues du nazisme n’ont pas pu être indifférents à la cause algérienne. Ainsi du témoignage de Adolfo Kaminsky ou du groupe d’artiste autour des éditions Maspero (dont Satrte, Beauvoir et Picasso) qui s’indignent de la condamnation à mort de la jeune militante du FLN, Djamila Boupacha …

Retour à l’Histoire avec un grand « H » pour une évocation soigneuse et brièvement documentée des luttes entre les deux mouvements indépendantistes, le MNA et le FLN, puis les vexations subies par la population immigrée d’Afrique du Nord en France pendant la Guerre d’Algérie (couvre-feu….). L’acmé de violence qu’est le 17 octobre 1961 est montré frontalement. Et l’exposition se termine par une série de photos immortalisant les fêtes des immigrés venus d’Algérie après les Accords d’Evian.

Exposition vivante et construite avec cœur, « Vies d’exils » fait revivre tout un monde. Malgré ses petites proportions, certains partis pris et le trop petit nombre de documents consultables, elle parvient néanmoins à éviter l’écueil d’une nostalgie paralysante et évoque directement et ouvertement les aspects les plus douloureux de cette Histoire refoulée avec la mémoire de la Guerre d’Algérie.

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à voir ou revoir le film de Bourem Guerdjou « Vivre au Paradis », disponible chez Blaq Out (voir notre critique).

Vivre au Paradis : un film évènement sur l’immigration algérienne, disponible en DVD
Calisson de Susie Morgenstern
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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