Arts

Raymond Roussel fêté parmi les Soleils d’hiver au Palais de Tokyo

26 février 2013 | PAR Yaël Hirsch

Au cœur du grand Palais de Tokyo des « Soleils froids » qui ont verni ce 25 février (voir notre article sur la rétrospective Julio Leparc) se trouve la figure littéraire et géniale de Raymond Roussel (1877-1933). Inspiration pataphysique, « le plus grand des magnétiseurs des temps modernes », selon les mots d’André Breton a autant inspiré les surréalistes,au premier rang desquels Leiris et Dali, que Michel Foucault, Georges Perec ou des plasticiens contemporains. Le Palais de Tokyo rend hommage à Raymond Roussel en augmentant l’exposition « Impressions de Raymond Roussel »  qui avait eu lieu à la Reina Sofia de Madrid (2011) et au Museu Serralves de Porto (2012) en présentant surtout un grand nombre d’œuvres,  souvent monumentales, toujours un peu magiques, qui des années 1950 à nos jours se sont inspirées des écrits et de la personne de l’auteur de « Locus Solus »

Raymond Roussel, Etoile cosmique, 1923. Collection littéraire Pierre Leroy (Paris)

L’exposition s’ouvre sur une chronologie qu’il faut prendre le temps de lire si l’on veut bien comprendre comment Raymond Roussel a pu inspirer plusieurs générations et mouvements esthétiques. Celui que le dandy Robert de Montesquiou qualifiait « d’auteur difficile » s’est d’abord essayé à la musique (piano) avant de se lancer dans l’écriture. Pataphysicien, il utilise l’art de la paronomase pour initier ses textes. Le premier roman « la doublure » est écrit en 1896, avant 20 ans. Mais le succès est rarement au rendez-vous, Roussel étant le spécialiste des textes à l’accès barré (il éditera même un génial mode d’emploi pour être lu) et des pièces pas représentables (400 personnages tout de même). En revanche, ce dandy aisé qui pouvait se permettre de cacher son homosexualité en engageant une « maîtresse fictive » a fait des rencontres marquantes :  Jules Verne avec qui il se lie à l’armée, l’écrivain Pierre Loti et l’astronome Camille Flammarion avec qui il a déjeuné en 1923, déjeuner dont il a gardé et « encadré » un gâteau, retrouvé plus tard sur un marché par Georges Bataille. Porté par sa fortune familiale (dont le père de Leiris est l’un des administrateurs), Roussel voyage beaucoup mais quasiment dans un wagon plombé pour rester au plus proche de ses « impressions ». D’Afrique, celles qu’il ramène lui permettent d’accéder à une certaine renommée, notamment auprès des surréalistes qui se mettent à le réverer. Tandis que Roussel se met aux échecs (auxquels il apporte même une formule) et commande toute une série de projets architecturaux pour sa tombe déjà réservée au Père-Lachaise, ses livres sont envoyés à sa mort à chacun des membres du groupe surréaliste.

L’exposition du Palais de Tokyo commence d’abord par balayer en une salle le monde très « Troisième République » de Raymond Roussel avant de déployer toute une série d’œuvres plastiques qu’il a inspirées, notamment à travers les folles machines qu’il a décrites comme la « machine à peindre » « Impressions d’Afrique ». On y trouve finalement peu de surréalistes (Dali) mais plusieurs couches d’artistes contemporains des années 1950 à nos jours.

 

Jacques Catelman(c) Amélie Blaustein

Roussel a inspiré une machine à lire ses textes par Juan Esteban Fassio (1952), Tinguely (voir le superbe « Requiem pour une feuille », ci-dessous, 1966-67), Jacques Catelman qui a tenté de réaliser les machines folles du texte Locus Solus (1913) comme « la demoiselle » (1975,voir ci-contre), à la même époque que le pionnier de l’art vidéo Jean-Christophe Averty, revoyait les « Impressions d’Afrique » en mode télé. Plus récemment, Jean-Michel Othoniel s’est lancé dans une quête photographique de la villa de « Locus Solus », le sculpteur Guiseppe Gabellone érode ses formes avec une inspiration Roussel, Mike Kelley fait référence à la fois à Superman et à Raymond Roussel dans ses immenses installations Kandor (2001), Thomas Bayrle a fait mugir un moteur de deux chevaux avec la voix de Piaf en l’honneur de Roussel (« Spatz von Paris », 2011) et Sabine Macher a mis cette année une installation sonore en place qui s’inspire du premier roman de cette figure tutélaire.

Les salles spacieuses des « Nouvelles impressions » permettent de parcourir cette longue chaîne d’inspirations esthétiques, de manière la fois ludique et pédagogique, et nous invitent à un grand voyage dans l’imaginaire débridé d’un génie français encore aujourd’hui peu connu hors de certains cercles. Une superbe exposition, à la fois intellectuelle, historique et artistique.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

4 thoughts on “Raymond Roussel fêté parmi les Soleils d’hiver au Palais de Tokyo”

Commentaire(s)

  • Khaitzine Richard

    A propos de Raymond Roussel…
    C’est hélas un peu court et même le résumé biographique lu ici ne sort pas des poncifs, des idées reçues ou toutes faites. Oui Raymond Roussel fut un véritable génie, mais pas pour les raisons invoquées. C’est regrettable d’autant qu’André Breton et ensuite Jean Ferry avaient livré la clé en argent permettant de pénétrer dans la salle des secrets. Quant à la clé d’or elle réside dans le fait de savoir que, dès 1897, Raymond Roussel s’était vu confié des notes sur lesquelles il travailla au moins jusqu’en 1906. Ce furent ces notes qui devaient influencer toute son oeuvre.Il existe une preuve matérielle confirmant ce que j’avance…
    Richard Khaitzine
    Ecrivain
    Membre de la société des Gens de Lettres

    mars 11, 2013 at 18 h 28 min

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