Arts
Les Maîtres du désordre possèdent le Quai Branly

Les Maîtres du désordre possèdent le Quai Branly

11 avril 2012 | PAR Bérénice Clerc

Les Maîtres du désordre, habitent le Musée du Quai Branly jusqu’au 29 juillet et captivent les spectateurs dans une scénographie originale où se mêlent élégamment les esprits Vaudou, le Chamanisme et l’Art Contemporain.

 

Dans « Possession et chamanisme » Bertrand Hell avance l’hypothèse selon laquelle les désarrois, le malheur, la maladie transforment le rapport au monde des êtres humains. L’âme, l’esprit se laissent entrainer vers l’irrationnel, l’incontrôlable grâce à une « alliance thérapeutique » où le patient via un soignant rencontre l’invisible et lui confère des pouvoirs de guérison.

De cette idée du désordre, d’un chaos intérieur à dépasser est née l’exposition. Entrer dans l’univers des Maîtres du désordre est déjà changer son rapport au monde, accepter de pénétrer dans une scénographie de plâtre et de tôle mouvementés, un espace chaotique comme les connexions neuronales d’un cerveau ouvert sur un monde où les esprits et l’art prennent le pouvoir.

Jean de Loisy et Nanette Jacomijn, commissaires de l’exposition font dialoguer trois cents objets ethnologiques avec une vingtaine d’œuvres contemporaines, comme un voyage labyrinthique et initiatique pour élargir la conscience, sortir des clichés et pénétrer les entrailles du monde et des figures créées par l’Homme pour exister et tenir face à l’injustice.

L’ordre est imparfait, il n’existe qu’avec le désordre, dès le départ de l’exposition, la puissance des masques statues, effigies protectrices de Papouasie-Nouvelle-Guinée, du Japon ou d’Afrique ébranlent le rapport au monde comme la grande toile Exu de Jean-Michel Basquiat.

Azé Kokovivina, prêtre Vaudou, sorcier du fou rire vient pour la première fois au musée du Quai Branly pour réaliser et activer un autel Vaudou, protecteur de l’exposition et de ses visiteurs. Superbe, ancré dans le réel il met en mouvement les forces qu’il connait et active son autel de bois, boue, fer, os, sang et autres matériaux sous les yeux fascinés des visiteurs. Une femme lui demande s’il tue encore des humains pour ses rites, une autre souhaite savoir si bientôt il va faire un petit spectacle et se mettre en transe, une autre semble avoir très peur,  un suivant s’étonne qu’Azé ait un portable…Tintin au Congo et autre Bamboula ne semblent pas bien loin même si sourire et respect restent de mise. Ces rencontres improbables sont une œuvre à elle seule. Espérons que les intercesseurs et les bons esprits réussissent avant la fin de l’exposition à dominer le désordre malfaisant des clichés racistes arrivés sans doute par erreur dans une civilisation se croyant dominante.

Il faut maitriser les forces, entre masculin et féminin revêtir des costumes pour visualiser le monde des morts et des vivants, être entre l’Homme et l’animal afin de négocier avec les esprits, dépasser les limites afin d’exorciser, de protéger, de guérir les malheurs d’un individu ou de la communauté. Dans le sillage d’un Orphée le  somptueux « Chant des ourses »de lumière et de fils de Julien Salaud, un artiste contemporain à découvrir et suivre d’urgence,  flirte avec la puissance des objets et leur préciosité visible.

Esprits auxiliaires aux formes animales, envol, voyage, métamorphose, dépassement de soi, paroles d’initiés, exorcisme… toute l’exposition  met en avant des objets précieux, fragiles, prêtés par des collectionneurs privés ou des musées du monde entier. Les objets d’Amérique de nord sont puissants, une amulette d’Allemagne du sud ou d’Autriche d’argent et de dents, l’infiniment petit rencontre l’infiniment grand tous les savoir- faire et les formes artistiques se croisent, statues, masques, costumes, tableaux, amulettes, bronzes, bois, cuivre, cire, peaux, photos et vidéos tissent les liens sensibles de cette exposition unique.

La vidéo d’Anna Halprin « Dancing my cancer », les œuvres in situ de Jean-Luc Verna où musique, textes, dessins, plumes et diamants se rencontrent et le corps disloqué, démembré de laine, tenu, suspendu d’Annette Messager sont les clefs de voutes de cette rencontre possible entre Art Premier et Art Contemporain.

Un manque de lumière certain et les explications un peu simplistes sur les murs sont regrettables. Les amateurs d’Art Premier se laisseront entrainer en douceur vers l’Art Contemporain et les amateurs d’Art Contemporain iront avec délectation aux sources des inspirations souvent récurrentes des créateurs du XXe et du XXIe siècle.

Cette exposition à n’en pas douter saura éveiller les consciences, mettre en turbulences les convictions, élargir le champ des possibles pour faire exploser les règles convenues ne fusse qu’un instant.

 

 

Visuels : (c) : Quai Branly et Bérénice Clerc.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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