Arts

L’arbre de vie – foisonnement de l’art contemporain au Collège des Bernardins

L’arbre de vie – foisonnement de l’art contemporain au Collège des Bernardins

27 février 2013 | PAR Smaranda Olcese

Terreau fertile pour l’imaginaire et le geste créateur, la thématique L’arbre de vie rassemble, dans les différents espaces du Collège des Bernardins, des artistes confirmés ou encore émergents pour une exposition subtile et foisonnante, parcourue en profondeur par des courants d’énergie vitale qui font écho à la complexité de ce sujet au fort pouvoir symbolique. Une riche programmation cinéma vient étoffer, par des créations encore inédites, cette belle initiative curatoriale.

 

Jérôme Alexandre, théologien et responsable, avec Bernard Marcadé, du département La Parole de l’art au Collège des Bernardins, invite deux commissaires d’exposition, Alain Berland et Gaël Charbeau, à s’emparer d’un motif chargé de significations. Son omniprésence dans les différentes cultures, dans les Ecritures, de la Genèse et au livre de l’Apocalypse, les croyances chamaniques ou encore la prise de conscience écologique contemporaine, et sa relation intime aux quatre éléments et au temps qui passe font de l’arbre un sujet d’investigation infini pour les plasticiens. S’engage ainsi une passionnante exploration des nombreux territoires de l’art contemporain. Les curateurs ne sont pas tombés dans l’écueil de la surcharge. Ils ont pris le parti de privilégier les résonances intimes, surprenantes entre les œuvres, la respiration et les rythmes propres de l’espace, dans une présentation qui épouse de manière symbolique la morphologie d’un arbre.

Dans la pénombre enveloppante, protectrice et féconde de la sacristie, sous l’apparence de la simplicité, telles des racines furieusement imbriquées, des tensions telluriques, minérales et organiques se tissent, des rythmes secrets et primaires de la vie palpitent. Origine inconnue, installation produite pour le Collège des Bernardins par Clémence Seilles, semble concentrer ces énergies dans le conglomérat mystérieux d’un totem païen descendu de l’an 3423. Micro-mousse, la sculpture-monde d’Emilie Benoist partage une même temporalité post-apocalyptique. La profusion du vivant que semble accueillir cette œuvre aux apparences d’écosystème marin laisse place, à mieux la regarder, à la cruelle et étouffante agglutination de déchets plastiques et dérivés de polymères. Et pourtant, depuis peu, une colonie d’araignées a choisi cette pièce pour s’y installer, clin d’œil involontaire à l’œuvre de Michel Blazy qui poursuit sa germination près de l’entrée dans l’exposition.

D’autres paysages imaginaires s’inscrivent en abime sur les toiles de Thomas Fougeirol, meurtries par des impacts multiples. Davantage que la face cachée d’un astre refroidi, ces œuvres laissent entendre les sonorités hasardeuses des gouttes de pluie au contact de la toile. Une musicalité étrange se dégage également de la série de 30 petits formats de Roland Flexner, artiste toujours très rare dans les expositions parisiennes. Le contour parfait, parfois ourlé de vagues éclaboussures, semble contenir une matière en perpétuel remous – qu’elle sombre silencieusement dans une infinie implosion ou qu’elle soit tiraillée par des fusions en série jusqu’à l’éclat. Le souffle est le principe actif de ces dessins à l’encre et au savon. Ses modulations font œuvre, tout en gardant le caractère impondérable des bulles, jusqu’au contact léger avec le papier. Une simple goutte d’eau posée sur la peau fait résonner, au rythme de leurs pulsations, les forces vitales qui courent dans les veines et irriguent le corps. Dans un dépouillement essentiel qui lui est propre, Ligne, la vidéo d’Ismaïl Bahri, fait littéralement vibrer l’espace. Lui répond, à une autre échelle, la rotation lente autour de son point d’équilibre d’un arbre en fleurs qui déploie ses racines dans les airs, dans un mouvement d’élévation suspendu, Jardin à lui tout seul. Cette vidéo, signée Jean-Claude Ruggirello, devient ainsi le véhicule des sens multiples qu’activent les œuvres dans les différents corps de bâtisses du Collège des Bernardins. Les cailloux noirs et espiègles de Jean-Michel Sanejouand ponctuent de leur aura inattendue une déambulation qui nous amène dans la nef, lieu de foisonnement végétal où les propositions artistiques engagent un dialogue avec les rythmes quotidiens du Collège.

L’ordre figé et fantaisiste des anciennes arborescences et taxinomies qu’Emilie Benoist déploie sur les vitraux est déjoué par la matière blanche et indistincte dans laquelle sont modelés les prototypes de Mark Dion. Articles d’un véritable cabinet de curiosités, Arabesque rarities ont trait au monde naturel, terrestre et marin ou encore à la culture matérielle. Dépossédés de leurs caractéristiques intrinsèques liées à la matière et la texture, ils deviennent des spectres de spectre et sèment le trouble. Les miroitements joyeux et colorés du mobile de Didier Mencoboni, commande expresse pour l’exposition, cassent la rigueur quasi-musicale des magnifiques voutes cisterciennes du XIIIème siècle. Transubstanciation, l’œuvre monumentale d’Henrique Oliveira, créée également in situ à partir des morceaux de contre-plaqué glanés dans les favelas du Brésil, rampe littéralement sur les murs du Collège. L’énergie terrible qui contorsionne le bois dans un nœud monstrueux et fascinant menace de faire vaciller les vénérables pierres. Des éclats et chutes de bois aux tailles, textures et couleurs hétéroclites recomposent en relief les géométries variables de la peinture cubiste. Donelle Woolford questionne ainsi les relations de pouvoir et les influences qui marquent l’histoire de l’art occidental. La tornade qui ravage la toile de Jenny Bourassin introduit un étrange appel d’air : à la regarder de plus près, sa facture traditionnelle est perturbée par la manière d’appliquer la peinture à l’huile à même les doigts. Ce geste réinterroge des siècles d’histoire de la peinture et remet en perspective l’œuvre de Séraphine de Senlis, unique peinture moderne de l’exposition, éblouissante par la beauté brute du motif de ses Pommes aux feuilles (1928). La proximité avec les tirages en grand format de la série Abri (2007 – 2008) que Bruno Serralongue dédie aux conditions de vie des réfugiés de Sangatte opère un rapprochement à travers le temps et les médiums entre autant de trajectoires hors du commun. La resplendissante nef du Collège des Bernardins, à l’aune de ces campements de fortune, est ramenée à sa fonction première, essentielle : abriter — notamment des œuvres d’art et la création contemporaine qui germe et prolifère entre ses murs, à l’image des humbles balais de sorgho de Michel Blazy qui contiennent la promesse d’un jardin.

L’hospitalité est au centre même de la proposition de Mathieu Mercier, qui invite des artistes de différents horizons à réaliser des nichoirs. Commissariat pour un arbre se déploie dans le (véritable) jardin du Collège des Bernardins. Les œuvres sont soumises aux conditions météorologiques et vont attirer de drôles d’oiseaux.

La programmation cinéma entre en résonnance avec cette exposition. La séance du 4 mars prochain du cycle Jeune Création sera dédiée à six films réalisés autour de ce même thème de l’Arbre de vie. Nous attendons avec beaucoup d’impatience les nouvelles créations de Jacques Perconte et Marylène Negro, parmi d’autres signatures non moins stimulantes.

 

visuels courtesy Ismaïl Bahri, Henrique Oliveira, Jean-Claude Ruggirello

 

 

 

 

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