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Hommage photographique aux victimes des attentats du 13 novembre 2015

Hommage photographique aux victimes des attentats du 13 novembre 2015

13 novembre 2020 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, les grilles du Jardin May-Picqueray accueillent une exposition qui regroupe 42 photographes pour marquer les cinq ans des attentats du 13 novembre 2015, portée par l’association 13onze15 : Fraternité-Vérité. Rencontre avec Laura Serani, la commissaire de l’exposition.

Comment est né le projet Paris, le 13 novembre 2015 – Du jour au lendemain ?

Il est né au sein de l’association, de Julien Thomast, un adhérent, qui voulait faire quelque chose lié à la photographie pour la commémoration des cinq ans des attentats de 2015. Etant lui-même passionné de photographie, il a commencé à travailler dans cette direction. Puis l’association m’a contactée pour me proposer d’assurer la direction artistique du projet avec Camille Morin, qui était déjà avec eux pour toute la coordination. Ca me paraissait une très belle idée.
On était en plein confinement, le premier, avec l’impression d’un temps un peu dilaté, de vide devant nous. J’ai dit tout de suite oui et j’ai commencé à réfléchir à quelle forme le projet pourrait avoir. Il y avait beaucoup de pistes possibles. L’idée était de faire une exposition collective en hommage aux victimes, quelque chose qui reste aussi comme un souvenir, un cadeau pour les familles des victimes. Mais c’était difficile de trouver un fil rouge à toute cette histoire. On a alors imaginé de concevoir le projet comme un « journal du 13 », parce que mon idée pour sélectionner les photographes était de partir sur ceux qui étaient à Paris le 13, ou qui avaient un lien très fort avec Paris.

Vous pensiez aux photographes qui participaient à Paris Photo ?

Effectivement la concomitance avec Paris Photo a fait qu’il y avait beaucoup de photographes qui arrivaient de tous les pays à ce moment-là, ou qui venaient juste de partir, c’était la veille du grand week-end de Paris Photo.
C’était le point de départ, la présence à Paris. On a demandé aux photographes une image, qui pourrait être prise à la volée, avec leur téléphone… Une image quotidienne, pas forcément une grande image de photographe, mais un souvenir de cette journée, avec en parallèle un texte qui raconte leur journée du 13, et une image plus affirmée, réfléchie, qui pourrait être choisie dans les archives, réalisée avant ou après les attentats ou exprès pour l’exposition, toujours avec un texte explicatif, comme une forme de réponse aux attentats. C’est pour ça qu’on a appelé l’exposition « la réponse des artistes », comme un manifeste à la vie. Donc toute l’exposition et le livre qui l’accompagne s’articulent sur ce double registre, le journal du 13 et une réponse plus symbolique ou métaphorique aux attentats.

Donc on a une partie plus intime pour les artistes et une autre plus professionnelle avec les deux images.

Oui, des images plus quotidiennes disons, plus vernaculaires, et des images plus revendiquées, signées en tant que photographe.

Les photographes ont dû mettre en forme leurs souvenirs et leurs émotions de la journée pour répondre à ces demandes assez précises pour faire l’exposition, comment est-ce que ça s’est passé ?

C’était très souvent un dialogue assez intense avec Camille, le photographe et moi, d’abord pour expliquer le concept qui n’était pas évident, ensuite pour orienter les sélections, les choix. Comment s’orienter dans toutes ces possibilités que le projet ouvrait ? Car c’est un projet assez ouvert, avec une variété de regards incroyable. Chaque photographe a été choisi non seulement pour avoir été là le 13, mais aussi pour son regard. Cela reste un choix parfois subjectif, évidemment, une façon d’aimer un travail, de défendre une démarche.
Cela a donc été un travail collectif, de réflexion au moins à 3 ou à 4 sur l’orientation des choix. Ca a demandé du temps, parce qu’il fallait que les photographes retrouvent leurs archives du 13. Cette mémoire sur les smartphones aide beaucoup. Mais parfois il n’y avait pas d’images, mais il y avait une forte volonté de participer au projet, comme pour Brian Griffin par exemple, ou Ricky Dávila… Lui avait déjà écrit, fait un projet sur les attentats du 13 novembre et sur Paris, et il nous a donné une page de son journal. C’est une image super emblématique, c’est son vrai journal du 13, mais par contre pour lui c’est tout, c’est l’avant et l’après.

Donc certains avaient déjà entamé une démarche d’analyse…

Il y en a, oui… Deux ou trois photographes avaient déjà travaillé là-dessus, mais les autres non, ils ont été pris au dépourvu. Mais c’est vrai que chacun de nous était là, on a vécu plus ou moins directement les choses, on a tous des histoires à raconter. C’est pour ça qu’on a ouvert aussi le projet au public sur Instagram en demandant à tout le monde de nous envoyer une photo et un commentaire.

Qu’est-ce que vous allez faire de ce projet sur les réseaux, est-ce que ça va être regroupé pour une publication ?

Je ne sais pas. Je pense que c’est intéressant qu’il vive comme ça d’une façon interactive sur les réseaux, qui pourrait continuer… Il y a aussi un projet de création d’un musée dédié aux victimes des attentats. Tout ça pourrait devenir quelque chose qui participera aux archives du musée. Il y a un énorme travail de rédaction, de réflexion, de création de la part des photographes, et on aimerait bien que l’exposition puisse tourner.
On a déjà un livre dont on est très fiers, très dense avec des contributions importantes, comme celle de l’historien Henry Rousso. Ce projet a mobilisé beaucoup de forces, d’enthousiasme. On a senti la mairie de Paris derrière nous depuis le début, les mairies d’arrondissement, des partenaires privés… JCDecaux nous a mis à disposition des colonnes Morris et des mâts, le laboratoire Initial a accompagné les photographes dans la réalisation de leurs travaux et des photos pour l’exposition, et les membres de l’association étaient très impliqués également.
Je raconte dans le livre que chacun de nous a des histoires et on a l’impression d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire, et finalement quand on parle avec les gens qui étaient vraiment en première ligne, on se rend compte de la relativité de ce qu’on a vécu. Mais c’était quelque chose de tellement fort que ça a forcément créé un avant et un après, comme le 11 septembre aux Etats-Unis, ce sont des moments charnières, de rupture dans une façon de vivre.

Quel est le message que vous voulez faire passer avec ce projet ?

Chacun fait passer le sien. Il y a tout dans ce projet. Il y a la tristesse, la mélancolie, le désespoir par moment, la colère par d’autres, mais il y a surtout un message de tolérance et d’espoir. Et le témoignage principal est, je pense, que la vie continue, que tout continue malgré ça. Les familles ont l’habitude de se réunir une fois par an autour de la date du 13. Cette année ça va être plus difficile à cause du confinement, mais il y a toute une vitalité et des réseaux très forts d’amitié et de solidarité qui se sont créés autour de ça, et je pense que ça fait apparaître les choses telles qu’elles sont, un acte de folie, un acte heureusement encore rare de désespoir, mais qui est quand même contré par un mouvement de vie, une volonté d’aller de l’avant.

D’ailleurs vous avez volontairement demandé à ce qu’il n’y ait pas d’images des victimes et de l’attentat lui-même…

Oui, la seule consigne que j’ai reçue de l’association était d’éviter tout ce qui est photo d’actualité, photo des évènements ou immédiatement après, des blessés… par respect pour les victimes. Mais c’est aussi une difficulté à assumer certaines images aujourd’hui. Tout ce qui est images de violence, d’armes, même de police, fait comme un choc pour les adhérents, et la volonté est tout sauf de raviver des souvenirs douloureux. Cela doit être quelque chose que les gens de l’association puissent garder, et le public évidemment aussi. Mais je n’ai pas oublié une seconde dans la sélection des images de penser aussi à ces mères, ces pères, ces compagnons, ces compagnes qui se retrouvent avec ce livre dans les mains et ce que ça peut susciter, ce que ça peut inspirer… Ce n’était pas du tout l’idée de faire joli ou léger, ou gai… Il y a souvent des images engagées, et il y a toujours une réflexion, les textes sont importants dans cette histoire. Mais l’idée était de s’adresser directement aux personnes qui ont vécu ça de près avec quelque chose qu’on peut garder sous les yeux, qu’on a envie de garder avec soi.

Exposition : Paris, le 13 novembre 2015 – Du jour au lendemain
Du 13 novembre 2020 au 11 mars 2021
Sur les grilles du Jardin May-Picqueray, Paris 11

Campagne #Journaldu13 : tous ceux qui le souhaitent peuvent partager une image (un souvenir de cette journée, ou une image en réponse à cette tragédie) sur les réseaux sociaux. La seule règle : il est demandé de ne pas envoyer d’images des attentats par respect pour les victimes et leurs proches.

Visuels : 1- Carolle Bénitah, L’éclat de rire, 2008 © Carolle Bénitah / 2- Caroline Doury, Licco Insuco, Valparaiso, novembre 2015 © Caroline Doury – Agence VU, Courtesy de l’artiste et In Camera / 3- Hannah Whitaker, 11/13/2015 © Hannah Whitaker / 4- Jane Evelyn Atwood, VIVRE, Graffiti sur le mur de la cockerie, Drocourt, France, 1992 © Jane Evelyn Atwood / 5- Ricky Dávila, Sans titre, 2015 © Ricky Dávila

« Je ne suis plus inquiet » de Delpeyrat, une pièce qui résonne
« L’Incendiaire » de Chloe Hooper : Australie, vallée de Latrobe, 7 février 2009
Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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