Essais
« L’Incendiaire » de Chloe Hooper : Australie, vallée de Latrobe, 7 février 2009

« L’Incendiaire » de Chloe Hooper : Australie, vallée de Latrobe, 7 février 2009

13 novembre 2020 | PAR Julien Coquet

Le 7 février 2009, un des plus importants incendies australiens conduit à la mort de 173 personnes. Chloe Hooper nous livre une analyse passionnante de l’incendiaire et de la société qui lui a donné naissance.

La creative non-fiction a encore donné naissance à un grand livre. Si ce courant peut ressembler à un genre inclassable, force est de reconnaître qu’il compte ses lettres de noblesse. L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, De sang-froid de Truman Capote, les publications de la Prix Nobel de littérature Svetlana Aliexevitch ont pour point commun ce savant mélange de reportage, de documentaire et de récit romancé. D’ailleurs, les notes de fin de L’Incendiaire citent clairement les sources, mais Chloe Hooper ne peut s’empêcher parfois de penser à la place de certains acteurs de la grande tragédie du 7 février 2009.

A cette date, en Australie, les flammes ravagent le bush australien. L’un des incendies les plus importants de l’île conduit à la mort de 173 personnes. Chaque incendie conduisant à une enquête, les premières suspicions se portent rapidement sur un seul et unique suspect : Brendan Sokaluk. Près de la ville de Churchill, Sokaluk, selon les autorités australiennes, aurait fait partir deux feux. Il se serait ensuite assis tranquillement pour contempler les flammes qui allaient brûler maisons, animaux, eucalyptus et êtres humains. A partir de là, Chloe Hooper s’interroge : « Qui devient incendiaire et pourquoi ? »

Sur la piste du pyromane dix ans après les faits, Chloe Hopper ne peut s’empêcher de faire un portrait sensible, et infiniment triste, de Brendan Sokaluk, un homme « un peu simplet et incontinent ». Surveillé par ses parents, Sokaluk possède tout de même sa propre maison, enchaîne les petits boulots desquels il est vite renvoyé. A 42 ans, l’homme est profondément solitaire, peine à nouer des relations. Il est tantôt présenté comme une victime, tantôt comme un homme qui sait parfaitement jouer de ses déficiences intellectuelles.

Découpé en trois parties (l’enquête, la défense et le procès), L’Incendiaire porte aussi un regard critique sur une partie abandonnée de l’Australie. La vallée de Latrobe fournit ainsi 85 % de l’électricité de l’Etat du Victoria, mais elle a été durement affectée par le chômage dû à l’abandon progressif du charbon. L’enquête pointe la pauvreté de la région, l’absence d’investissements pour mettre à niveau des infrastructures dangereuses. « L’incendie qui avait ravagé l’est de Kilmore – où 119 personnes avaient trouvé la mort, 1 242 maisons avaient brûlé et 125 383 hectares avaient été réduits en cendres – était imputable à la défaillance d’un métal conducteur utilisé pour relier deux lignes en pleine campagne mais qui n’avait pas été renouvelé depuis quarante-trois ans, et qui avait ainsi libéré du plasma à une température de 5 000°C, non loin de zones de végétation. » A cette enquête fouillée, rajoutez une description tragique des personnes prises dans les flammes de l’incendie, le portrait d’un homme que l’on arrive difficilement à cerner et un réquisitoire contre une société qui se préoccupe peu d’écologie : vous obtenez alors un très grand livre.

« Henry semble se contenir, comme s’il s’empêchait de porter un jugement. Il a déjà eu affaire à pas mal de meurtriers et de violeurs – des hommes, généralement, que rien ne distinguait vraiment des autres une fois qu’on avait un peu creusé. S’il sentait qu’il était saisi par tel ou tel a priori au cours de l’enquête préliminaire, il se disait à chaque fois qu’il n’était pas la bonne personne pour mener l’interrogatoire. Dans les jours qui suivront, c’est lui qui devra superviser les maîtres-chiens susceptibles de trouver les derniers corps, ainsi que les fouilles qui permettront d’identifier les os des victimes. C’est lui qui va envoyer des enquêteurs effectuer des prélèvements ADN au sein de certaines familles où les gens essaient de ne pas imaginer pourquoi on leur demande à eux. Mais, à cet instant-là, il garde toute sa neutralité alors qu’il est debout à côté de celui qui potentiellement est responsable de cette catastrophe et il est impossible de dire si Brendan ressent une quelconque excitation, ou le moindre remords, ou s’il est dérouté, perplexe face à ce qui lui arrive. »

L’Incendiaire. Tempête sous un crâne, Chloe Hooper, Christian Bourgois éditeur, 240 pages, 22 €

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