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L’inébranlable Salon des Artistes Français est de retour sur la scène contemporaine

L’inébranlable Salon des Artistes Français est de retour sur la scène contemporaine

17 février 2022 | PAR Magali Sautreuil

Deux longues années se sont écoulées entre les deux éditions du Salon des Artistes Français. Fort de ses trois siècles d’histoire, ce dernier démontre une nouvelle fois sa capacité de rebond et de résistance face à l’adversité, en exposant les œuvres de plus de 650 artistes au sein du Grand Palais Éphémère, à Paris, du 16 au 20 février 2022.

 

Une édition particulière, sous le regard attentif de son nouveau Président : Bruno Madeleine

Jusqu’à récemment, la société des Artistes Français ne savait pas si elle pourrait organiser ce Salon. L’annulation de l’édition 2021 fut un crève-cœur, malgré l’édition d’un catalogue numérique. Rien ne vaut le contact humain et les artistes étaient impatients de retrouver l’ambiance du Salon.

Fort heureusement, l’évolution de la pandémie de covid-19 et des règles sanitaires en vigueur ont permis cette nouvelle édition du Salon des Artistes Français, un Salon qui, selon Bruno Madeleine, a su rester fidèle au fil du temps à ses exigences (maîtrise technique…) et à son engagement de promouvoir des artistes reconnus et émergents, professionnels et amateurs.

Cette nouvelle édition permet également à la société des Artistes français de réaffirmer son identité et sa singularité : un Salon d’art vivant, organisé par des artistes pour des artistes, en dehors des circuits commerciaux et des bulles spéculatives du marché de l’art, offrant un moment privilégié de rencontres entre créateurs contemporains d’une part et, d’autre part, entre ces derniers et le public.

Les nombreuses candidatures reçues témoignent d’un réel engouement des artistes pour ce Salon. Il faut bien avouer qu’après avoir été privés pendant de longs mois d’exposition, ces derniers avaient matière à exposer et besoin de s’exprimer. Certains ont parfois mis ce temps à profit pour se réinventer et explorer de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques…, notamment parce qu’ils devaient parfois composer avec ce qu’ils avaient sous la main, faute de pouvoir se réapprovisionner.  

Comme à l’accoutumé, les jurys de chaque section du Salon (peinture, sculpture, architecture, gravure/estampe et photographie) ont étudié scrupuleusement les propositions artistiques. Sur les 1000 candidatures reçues, ils ont sélectionné un peu plus de 650 artistes, originaires de 19 pays différents, pour refléter la diversité et la vitalité du paysage artistique contemporain. Après le temps de la sélection est venu celui du montage. Les équipes ont eu seulement 48 heures pour tout installé et être prêtes à recevoir le public. Un temps extrêmement court et, qui plus est, dans un lieu totalement nouveau pour elles : le Grand Palais Éphémère. Les modules composant ce nouveau bâtiment conçu par l’architecte Jean-Michel Wilmotte ayant été pré-vendus, celui-ci ne devrait pas s’inscrire durablement dans le paysage parisien.

L’espace, plus ramassé, a nécessité de repenser légèrement l’aménagement du Salon. L’ambiance est plus intimiste et la sobriété du lieu nous invite à nous concentrer davantage sur les œuvres exposées.

Immersion au sein des différentes sections artistiques du Salon

Come du temps de l’Académie des Beaux-Arts, peinture et sculpture occupent toujours une place importante au sein du Salon des Artistes Français (les 4/5e de la surface d’exposition). Mais la sculpture est plus mobile. En plus de l’espace qui leur est dédié au sein du Salon, elle s’invite également dans les autres sections, en prenant soin de faire écho aux œuvres qui l’entourent, ce qui est plus évident dans la section peinture où les tableaux sont regroupés par thème.

Comme en 2020, une sculpture en marbre de Rémy Teulier marque l’entrée du Salon. L’Aveyronnais aime la prise de risque, puisqu’il a taillé son Memento Mori dans un sol bloc de pierre, perpétuant ainsi une tradition ancienne de plus en plus rare et sans commanditaire. Son travail, reconnaissable au premier coup d’œil, allie une technique traditionnelle, un matériau noble et une inspiration contemporaine (jeune fille en salopette et bottes de pluie dessinant sur sa main).

Les esclaves et le traîneur, deux sculptures grandeur nature en résine et en sable de Barna Gacsi, font parfaitement écho au thème du Memento Mori de Rémy Teulier. Elles nous renvoient à notre humanité et à notre histoire en dénonçant l’esclavage, une pratique qui, malheureusement, perdure encore de nos jours…

Cette réflexion sur notre monde et le vivant est perceptible dans plusieurs autres œuvres. Par exemple, avec Banquise, une sculpture en métal formé et soudé de Pascal Chesneau, nous assistons à la disparition de la banquise et d’un ours polaire à cause du dérèglement climatique et de l’action humaine.

Certains artistes vont jusqu’à questionner notre avenir. C’est le cas d’Emmanuel Guillon avec sa sculpture en acier forgé : Futur incertain, un titre évocateur avec un animal qui l’est devenu malgré lui tout autant : le pangolin. Fortement associée à la pandémie de covid-19, la pauvre bête nous rappelle que depuis la crise sanitaire nous naviguons à vue et que nul ne peut prétendre savoir de quoi sera fait demain.

Limbé et Lambé Matöy, un tableau réalisé avec une technique mixte par Same, nous renvoie également à une actualité incertaine avec un homo sapiens plongé dans la lecture du journal, dont la une nous rappelle l’impact de la covid-19 sur nos vies, le meurtre de Samuel Paty…

Outre ces interrogations existentielles, nous observons également une belle vitalité de l’art animalier, qui nous surprend à chaque édition par son inventivité. Une vie de Malaurie Auliac (alias Malo A.) reprend le système du David et Goliath peint par Daniele da Volterra (Paris, musée du Louvre), en nous proposant un double tableau à double face rotative avec, représentant des portraits de singe à différents âges (le bébé, l’ado, l’adulte et le vieux), une réflexion sur la brièveté du temps qui passe.

White bird (in a golden cage) est une immense sculpture en bois réalisée par Ange. Grâce à mécanisme, l’oiseau peut battre des ailes, mais ne peut réellement prendre son envol à cause de la cage qui le retient. Si nous avons d’abord été frappés par la taille de l’œuvre, au-delà des apparences, nous avons été interpellés par cet animal sauvage en captivité qui ne peut suivre ses instincts naturels.

Cette œuvre tranche totalement avec la nature sauvage dépeinte par Le bal des louves, une sculpture d’Astrid de Geuser. Comme le Passe-Muraille de Montmartre, les louves surgissent d’une cimaise. Le traitement de leur pelage et des plumes des corbeaux est très réaliste, alors que le sujet nous projette dans l’univers imaginaire de Games of Thrones, The Witcher

Les trois autres sections du Salon sont tout aussi riches, mais plus petites.

Celle consacrée à la gravure, nous offre par exemple un vaste panorama de la gravure (gravure sur bois, xylogravure, taille d’épargne, aquatinte, pointe sèche…) à l’estampe (lithographie, sérigraphie, monotype…) avec 47 graveurs contemporains, toutes générations confondues. Malgré l’espace réduit et la variété des œuvres, une certaine harmonie transparaît dans l’accrochage, où nous observons une volonté de rassembler les œuvres par taille (petits formats), par technique, par univers graphique (abstraction…).

Cette année, le jury a été très exigeant et l’espace consacré à la photo, reconnaissable à ses cimaises blanches, est de ce fait très réduit. Nous pouvons y admirer de nombreux tirages en noir et blanc, réalisés notamment avec un appareil argentique, par des photographes en quête du cliché parfait. Mais ceux qui ont retenu particulièrement notre attention sont l’œuvre de deux plasticiens, dont les œuvres pourraient être prises pour des peintures, démontrant ainsi l’impénétrabilité des techniques. Le premier est intitulé Fraternité, une photo réalisée patiemment en studio par Alain Rivière-Lecœur, présentant des corps enchevêtrés en parfait osmose. Le deuxième nous emmène à la frontière du rêve et de la réalité. Pour son Opus dei, la photographe Thalie B. Vernet a créé un effet de flou avec son modèle inspiré des peintures sacrées des Temps Modernes, comme si la jeune femme était à moitié immergée dans l’eau.

Si des photos peuvent ressembler à des peintures, l’inverse est aussi vrai. Nous nous sommes d’ailleurs laisser prendre au piège avec Le grand piot, une huile peinte par Riège, dont le traitement des noirs et blanc et de la couleur suggéraient un traitement photographique.

Quant à la section dédiée à l’architecture, elle met à l’honneur deux analyses de bâtiments anciens (analo) réalisés avec minutie à la mine de plomb par Patrice Dalix il y a 60 ans sur grand format dans le cadre du cursus d’architecte, ainsi que les projets de jeunes diplômés en architecture, notamment issu de l’école nationale supérieure d’architecture de Paris-Val de Seine. Les projets sont présélectionnés par les enseignants. Toutes les études ont été faites sur site (reconquête des berges de Seine avec la Malterie de Ris-Orangis, aménagement de la gare du Nord en 2070, la citadelle du Havre, le site montagnard de la Plagne, la dalle des Olympiades, la réhabilitation de la carrière du Riacho das Pedras), en condition réelle pour tenir compte des contraintes en matière de réglementation, d’intégration paysagère et d’adaptation aux usages, ainsi qu’au changement climatique. Malgré une formation similaire, nous avons pu observer des sensibilités différentes dans l’approche des sujets, notamment à travers la diversité des techniques utilisées pour réaliser les esquisses, qui va d’un rendu classique à un style plus orienté bande-dessinée.

Au sein de la section architecture, nous avons été surpris par la présence d’un ensemble mobilier marqueté. Une nouveauté de cette édition, mais qui s’inscrit dans la tradition du Bauhaus. Meubles, Design et Architecture est un mobilier en bois imaginé et conçu par Denis Belembert tel des sculptures. Les lignes sont épurées et les courbes combinent mouvement et équilibre. Certains meubles peuvent se transformer. Le bureau peut par exemple se redresser et devenir, soit un élément de décoration, soit un fauteuil.

Ainsi, même si les sections du Salon sont bien définies, les œuvres peuvent se répondre et adopter des postures mimétiques troublantes, ce qui est également le cas de La porte de Florence, une peinture de Youngmi, qui renvoie à l’architecture de par sujet et à la sculpture de par son traitement en relief tel un diorama.

Grand moment du Salon des Artistes Français : la remise de prix et de médailles, signes de reconnaissance et d’encouragement des artistes

Il faut parfois attendre la fin du Salon pour découvrir les heureux lauréats. Une belle manière de clôturer une édition et d’annoncer la suivante.

Lors de votre visite au Salon, vous pourrez vous amuser à faire votre propre sélection car une exposition est aussi une aventure personnelle, au cours de laquelle notre sensibilité peut rencontrer celle d’artistes et où certaines œuvres peuvent résonner particulièrement en nous.

Une édition pas comme les autres, qui conjugue harmonieusement le passé et le présent

Comme vous le savez peut-être, la société des Artistes Français a exposé et compté parmi ses sociétaires des architectes de renom tels que Victor Baltard (Pavillon des Halles de Paris), Charles Garnier (Opéra éponyme parisien), Henri Adolphe Auguste Deglane… Ce dernier avait réalisé la verrière du Grand Palais à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1900. Dès l’année suivante et jusqu’en 2020, la société des Artistes Français y a tenu son Salon annuel, hormis quelques interruptions dues aux guerres et aux travaux. Le déménagement temporaire du Salon des Artistes Français au Grand Palais Éphémère a permis de se repencher sur le lien presque fusionnel qui unit le Grand Palais et la société des Artistes Français, une histoire que nous pouvons admirer et découvrir au sein de la section architecture. Reste à savoir si des retrouvailles seront possibles, une fois les travaux de restauration du Grand Palais terminés.

Mais cela n’empêche pas la société des Artistes Français de se projeter et de nouer de nouveaux partenariats. C’est ainsi que pour cette édition quelque peu particulière, nous notons le retour d’une ancienne sociétaire des Artistes Français : Camille Claudel.  Pour cette occasion, le musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine a mis en scène le lien fort qui unissait l’art et le Salon à travers une exposition des œuvres qu’elle a présentées aux Salons entre 1883 et 1905. Images d’archives, photographies et sculptures nous donnent un aperçu de l’univers artistique de la sculptrice. Les deux œuvres de jeunesse exposées montrent deux personnages de la vie de l’artiste à deux âges différents : son frère Paul Claudel sous les traits d’un jeune romain (plâtre patiné, 1884, Salon de 1887) et la vieille Hélène, une servante de la famille Claudel (terre cuite, 1881/1882, Salon de 1885). Si les deux bustes paraissent au premier regards très différents, ils bénéficient du même travail de restitution de la personnalité du modèle. Considérée comme avant-gardiste pour son époque, les œuvres de Camille Claudel démontrent la volonté du Salon d’être le reflet de la vitalité et du dynamisme des artistes contemporains de tout temps. Même si bien sûr, comme dans toutes démarches, il peut y avoir des lacunes.

232e édition du Salon des Artistes Français dans le cadre d’Art Capital, au cœur du Grand Palais Éphémère, place Joffre, 75007 Paris. Ouverture au public les mercredi 16, jeudi 17 et samedi 19 février 2022, de 11h à 20h, le vendredi 18 février 2022, de 11h à 22h et le dimanche 20 février 2022, de 11h à 19h.

Retrouvez l’actualité du Salon des Artistes Français sur son site Internet (ici), sa page Facebook (ici) et son compte Instagram (ici).

Visuels : Affiche © Martine Delaleuf et photos de © Magali Sautreuil.

Infos pratiques

L’Atelier du Plateau
Fadhma & Louise – 1871 le cri des peuples
Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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