Arts
Alice Neel au Centre Pompidou : Peintre engagée du siècle américain

Alice Neel au Centre Pompidou : Peintre engagée du siècle américain

04 octobre 2022 | PAR Melissa Chemam

Après de multiples reports dus à la pandémie et aux confinements (elle était initialement programmée du 10 juin au 20 août 2020), l’exposition dédiée à la peintre américaine engagée, féministe et militante ouvre enfin cette semaine au Centre Pompidou. Une occasion rare de voir ces toiles figuratives incomparables, reflets d’un regard empathique qui a accompagné les Etats-Unis du XXème siècle.

Elle disait souvent : “Je suis le siècle” (“I am the century”). Née en 1900 et active jusqu’à sa mort en 1984, Alice Neel ne figure pas toujours sur les listes des plus grands peintres du siècle aux Etats-Unis, mais il est certain qu’elle le mérite. Photographiée telle une légende ou une icône par Robert Mapplethorpe à la fin de sa vie, dont l’un des portraits ouvre l’exposition du Centre Pompidou, Alice Neel a laissé une trace indélébile dans le monde de l’art américain, surtout pour les artistes engagés et underground.

Formée à la peinture et au design en Pennsylvanie, Neel s’installe rapidement à New York et rencontre le riche artiste cubain Carlos Enriquez, qu’elle épouse en 1924, à seulement 24 ans, avant de partir avec lui pour La Havane. Dès lors, elle embarque pour une vie intense. Leur première fille naît deux ans plus tard, puis meurt à leur retour à New York, en 1927, où ils vivent dans le Bronx. Mais un an plus tard, Enriquez disparaîtra sans Alice à Cuba avec leur deuxième fille, laissant l’artiste brisée et au bord du suicide. Elle a seulement 28 ans. Un an plus tard, la Grande Dépression frappe les Etats-Unis.

Femme forte, féministe, Alice Neel transforme ses drames personnels en source d’empathie radicale, se penchant sur le sort de ses concitoyens avec passion pour nourrir son travail d’artiste. Elle reprend la peinture après son séjour en hôpital psychiatrique, et s’installe à Greenwich Village en 1931. Dès lors, ses œuvres figuratives reproduisent des scènes de rue, représentent la pauvreté au quotidien des quartiers délabrés de Harlem, ainsi que des manifestations pour les droits du travail ou contre la montée du fascisme en Europe. Sa vie amoureuse, tumultueuse, la mène ensuite à vivre à Spanish Harlem, où les communautés d’immigrants sont pléthore, et où elle réalise des portraits époustouflants de personnages de son quotidien. La plupart deviennent des amis ; l’exposition est d’ailleurs accompagnée de citations d’Alice pour presque toutes les toiles, décrivant surtout les conditions de vie de ces personnages.

Sa première exposition a lieu en 1944, à la Rose Fried Gallery. “En politique comme dans la vie, j’ai toujours aimé les perdants, les outsiders”, disait Neel. Voilà ce que reflètent ses toiles, mais non comme une série de “losers” en deux dimensions, plutôt à travers une alchimie rendant dignité et grandeur à ceux qui souffrent ou ceux qui sont bannis de la bonne société. Ses tableaux offrent des portraits de couples mixtes, et de militants communistes, dont elle partage les idées. Pour cela, elle sera même fichée par le FBI en 1955. Cela ne l’empêchera jamais d’afficher ses convictions, qui se reflètent dans sa bibliothèque, avec des livres de Marx et Lénine, exposés en vitrines, et jusque dans sa cuisine avec un poster de ce dernier.

Deux thèmes majeurs : lutte de classe et lutte de genre

Durant les années 1960, elle s’implique pour ses idées féministes, et en faveur des droits civiques, des droits des homosexuels, etc. En 1970, son portrait de la militante féministe Kate Millet se retrouve même en une du Time Magazine. Alice Neel ne vit pas seulement avec son temps, elle le devance. Et la force esthétique avec laquelle ses toiles, nombreuses, puissantes et colorées, reflètent ses engagements se révèle d’une profondeur rare à travers cette exposition magnifiquement orchestrée par la commissaire d’origine allemande Angela Lampe (à qui l’on doit également les expositions « Chagall, Lissitzky, Malévitch – l’avant-garde russe à Vitebsk », « Paul Klee. L’ironie à l’œuvre », « Kandinsky. A retrospective » et« Edvard Munch, l’œil moderne »).

Son travail est enfin célébré par une exposition d’envergure en 1974, au Whitney Museum à New York. Elle a 74 ans. Suit alors une reconnaissance internationale, avec notamment une exposition à Moscou en 1981, qui lui tenait à cœur.

Dans la dernière partie de sa vie, Alice Neel se passionne pour les nus, notamment de femmes, enceintes ou corpulentes, amoureuses et langoureuses, mères ou prostituées, jamais sans jugement.

Six ans après la rétrospective de la Fondation Van Gogh à Arles, cette exposition au Centre Pompidou, articulée en deux parties (autour des notions de la lutte de classe et la lutte de genre), met non seulement en lumière son engagement politique et social, mais offre au public une œuvre riche et d’une beauté troublante.

L’exposition sera ensuite présentée au Barbican Centre de Londres, du 16 février 2023 au 21 mai 2023.

Voir le trailer:

https://www.youtube.com/watch?v=wYDfZVjsCBg

“Alice Neel. Un regard engagé”
Au Centre Pompidou, du 5 octobre 2022 au 16 janvier 2023 ?Galerie 3, niveau 1

Exposition ouverte tous les jours de 11h à 21h, sauf le mardi.
Billetterie en ligne sur : www.billetterie.centrepompidou.fr

Visuel: Centre Pompidou
Marxist Girl, Irene Peslikis, 1972
Huile sur toile, 150 × 105,5 cm
Daryl and Steven Roth
© The Estate of Alice Neel
Courtesy the Estate of Alice Neel, David Zwirner and Victoria Miro

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