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Robert Mapplethorpe au Grand Palais : une rétrospective incontournable

Robert Mapplethorpe au Grand Palais : une rétrospective incontournable

26 mars 2014 | PAR Géraldine Bretault

Après l’hommage rendu à Basquiat et à Keith Haring ces hivers derniers, voici venu le tour de Robert Mapplethorpe (1946-1989), autre figure majeure de l’underground newyorkais des années 1970-80. En son temps, Mapplethorpe a choqué et connu les foudres de la censure. 25 ans après sa mort, que peut encore nous révéler son œuvre ?

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En commençant par la fin, les commissaires ont voulu frapper fort : l’affiche de l’exposition est aussi la première œuvre présentée, un autoportrait déjà posthume, qui voit le visage marqué de Mapplethorpe disparaître dans l’obscurité, derrière le rictus de la mort qui surmonte sa canne.

Le parcours de cette vaste rétrospective se découvre en effet à rebours, remontant le fil d’une évolution artistique fulgurante, celle qui vit le jeune « pâtre aux bouclettes de berger » tel que le décrit Patti Smith, découvrir dans un même élan son homosexualité et la photographie, à New York, au cours d’une période déjantée aujourd’hui révolue.

Comme Robert Mapplethorpe l’a dit lui-même avec beaucoup de prescience, son œuvre est extrêmement datée, dans le sens où elle est indissociable du contexte newyorkais underground des années 1970-1980. Une réalité sociale, historique et économique devenue un tropisme des marginalités : lorsque les clients du Stonewall Inn, bar homosexuel clandestin de Greenwich Village, se rebellent contre une énième descente policière le 27 juin 1969, les émeutes qui s’ensuivent font sauter une chape de plomb dont on peine aujourd’hui à mesurer le poids, à défaut de lire Edmund White ou Andrew Holleran.

Dès lors, le vaste no man’s land qu’est le territoire de Manhattan, au bord de la faillite, se trouve soudain réinvesti par toutes les marginalités, offrant ses entrepôts désaffectés à l’ouverture de nombreux clubs répondant chacun à un dress code précis – denim and leather, pour la scène qui intéresse Mapplethorpe. Si New York a pu « voler l’idée d’art moderne » à l’Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’est sans doute d’abord grâce au vaste potentiel de liberté qu’elle offrait à toutes les âmes ayant grandi dans l’atmosphère stricte des communautés Wasp des boroughs ou des États voisins.

Classique, Mapplethorpe ? Assurément, d’un classicisme qui friserait l’académisme si sa quête éperdue de beauté, son goût obsessionnel pour les compositions parfaitement éclairées et maîtrisées n’étaient au service d’une révolution des genres doucement imposée par l’artiste : révolution des genres académiques, lorsqu’il érige l’adoration de la verge de ses partenaires comme genre majeur de sa pratique ou lorsqu’il dresse le portrait de ses partenaires de pratiques SM. Révolution des genres dans leur essence, lorsqu’il se choisit pour muses deux femmes au physique singulier : son ex-compagne Patti Smith, punkette androgyne qui squatte le CBGB soir après soir en attendant son quart d’heure de célébrité, ou Lisa Lyon, première championne féminine de culturisme, dont la musculature affûtée lui rappelle la statuaire de Michel-Ange.

Si une salle est réservée aux photographies plus explicites, afin de soustraire certaines images au regard du public mineur, saluons l’audace des commissaires qui ont eu à cœur de respecter le message de Mapplethorpe : exposer une fleur, à côté d’un portrait, à côté d’une « bite » (cock), parce qu’à ses yeux, c’est la même chose, la même quête, la même révélation, et le même plaisir esthétique.

Du rapprochement avec la sculpture qui s’impose à lui lorsque la mort devient une menace concrète dans sa chair, aux fleurs en couleurs, en passant par l’évocation de la jetset newyorkaise de l’époque ou les polaroïds des débuts, aucun volet n’est oublié, sauf peut-être un Mapplethorpe plus contemplatif, épris de pureté, celui que Sofia Coppola avait su débusquer dans sa sélection pour la galerie Thaddaeus Ropac en 2011. Dans une veine plus narrative, on y découvrait l’intérêt du photographe pour le paysage, à travers le prisme californien.

Riches sont la filmographie et la bibliographie relatant l’explosion d’énergie qu’a connue New York au cours de cette « parenthèse enchantée » – dont Mapplethorpe a été un des pôles d’attraction – avant que le spectre du Sida ne vienne faucher une génération entière. Nous citerons toutefois Just Kids, récit autobiographique de Patti Smith, qui retrace avec générosité toute la candeur et la pureté qui habitaient Mapplethorpe dans sa jeunesse.

 

Teaser de l’exposition

Crédit visuel : © Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission
Leather Crotch
The Sluggard
Patti Smith
Lisa Lyon
Self-portrait
Embrace

Infos pratiques

Manufacture des Abbesses
Théâtre de l’Atalante
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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