Arts
Eileen Gray au Centre Georges Pompidou : un entêtant parfum de mystère

Eileen Gray au Centre Georges Pompidou : un entêtant parfum de mystère

20 février 2013 | PAR Géraldine Bretault

Alors qu’une autre grande dame du style vient de s’éteindre (Andrée Putman, 1944-2013), le Centre Georges Pompidou tente de lever le voile sur le mystère Eileen Gray (1878-1976), créatrice d’origine irlandaise dont le talent aura mis une vie à s’imposer. Histoire d’une réhabilitation bien méritée.

Victimes d’un point de vue quelque peu ethocentriste, les historiens de l’art ont longtemps sous-estimé le talent d’Eileen Gray, la jugeant à l’aune du faible volume de ses ventes après la fermeture de sa boutique Jean Désert en 1930. Pourtant, dès sa participation au 14e Salon de la Société des artistes décorateurs en 1923, avec la Chambre à coucher boudoir pour Monte-Carlo, Eileen Gray est acclamée par les critiques néerlandais, qui reconnaissent sa filiation avec le mouvement De Stijl. En se penchant avec un regard neuf sur la biographie et la formation de la créatrice, la commissaire Cloé Pitiot a pu mettre en évidence l’origine profondément anglo-saxonne des influences d’Eileen Gray.

Une approche que traduit le parti pris scénographique : dans un souci de restitution du contexte, fidèle à l’esprit d’Eileen Gray, qui ne concevait que des pièces uniques adaptées en tout point à leur emplacement prévu et à leur usage bien précis, les œuvres sont présentées selon le principe des period rooms, familières des musées anglosaxons : aucun intérieur aménagé par la créatrice ne subsiste aujourd’hui, mais une mise en scène qui fait la part belle aux photographies d’intérieur monumentales permet de recréer l’ambiance qui y régnait. Ainsi, on pénètre dans les salles comme on visiterait une maison de style moderne, pour un effet des plus réussis. D’autant que la démarche créatrice de leur auteure est constamment mise en avant, que ce soit à travers la séquence des différentes versions d’un meuble, comme le fauteuil transat, ou encore les étapes de réalisation de ses tapis, de la gouache préparatoire à l’échantillon en textile, puis au tapis fini.

Le clou de l’exposition reste bien sûr l’aventure de E1027, la fameuse « maison en bord de mer » créée avec et pour Jean Badovici, architecte d’origine roumaine dont on ignore toujours aujourd’hui la teneur des rapports avec Eileen Gray. Située dans les environs de Menton, la villa semble condamnée à subir d’éternels travaux de restauration, en raison de la fragilité de ses matériaux face aux intempéries. Mais elle est une telle réussite par son intégration dans le paysage, et surtout par la subtile inflexion féminine des principes modernistes parfois rigides du Corbusier, que ce dernier en restera comme subjugué : admiratif de son propre aveu, il  s’arrogera même  le droit de peindre des fresques sur les murs de la maison. Eileen Gray en fut mortifiée, le Corbusier se défendit mollement, mais réaffirma son attachement en acquérant un cabanon voisin.

Qu’à cela ne tienne, Eileen Gray poursuivra son exploration de l’architecture  en dessinant les plans de sa propre demeure, Tempe a pailla, touchante de simplicité et de modestie. Née dans l’univers corseté d’une famille aristocrate irlandaise à l’époque victorienne, Eileen Gray n’aura eu de cesse de conquérir son indépendance et sa liberté d’expression. Si le laque est son premier matériau d’élection, satisfaisant son amour perfectionniste du travail bien fait, elle se lassera finalement du caractère répétitif de cette technique pour étudier le geste. Par l’intermédiaire de la clientèle mondaine de sa boutique de laques et de tapis, la décoratrice eut la chance de fréquenter Loïe Füller et Isadora Duncan, dont la recherche de liberté du corps à travers la danse l’intéressait au plus haut point. Rationaliser l’emploi du corps dans ses gestes quotidiens, c’est aller à l’essentiel, et dégager du temps pour des plaisirs plus excitants – Eilen Gray fut ainsi une des premières femmes à posséder une voiture, outre sa passion pour l’aviation.

Décidément, le mystère Eileen Gray reste entier.

 

 

« J’aime faire les choses, je déteste les posséder. Les souvenirs s’accrochent aux choses et aux objets, alors il vaut mieux tout recommencer à zéro », Eileen Gray

 

Crédits photographiques :
(en une) : Fauteuil Bibendum, circa 1930 © photo : Monsieur Christian Baraja, Studio SLB
Villa E 1027, Eileen Gray et Jean Badovici, vue du salon, in L’Architecture vivante, n° spécial, Paris, Éd. Albert Morancé, automne-hiver 1929
Fauteuil Transat, 1926-1929 © Centre Pompidou / photo :Jean-Claude Planchet
Cabinet à tiroirs pivotants, 1926-1929 © Centre Pompidou / photo :Jean-Claude Planchet

Marcel Breuer, design et architecture à la Cité de l’architecture : une rétrospective ordonnée
Vans X Metallica
Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art. www.slowculture.fr

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture