Architecture
« Quand la forme parle », l’architecture contemporaine japonaise raconte ses habitants

« Quand la forme parle », l’architecture contemporaine japonaise raconte ses habitants

18 novembre 2020 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, le FRAC Centre – Val de Loire d’Orléans nous emmène au Japon pour un panorama de l’architecture contemporaine japonaise. Réflexions sur l’architecture et ce qu’elle dit de notre société.

L’exposition devait à l’origine avoir lieu en 2018 dans l’Asile Flottant, ancien centre d’hébergement de l’Armée du Salut sur une péniche réhabilitée par Le Corbusier en 1929. Mais la crue de la Seine en février 2018 fit couler l’Asile Flottant, puis la pandémie remis un coup de frein au projet, qui devrait, si tout va bien, ouvrir ses portes fin 2021. Son exposition inaugurale s’est donc installée au FRAC d’Orléans, avant de revenir à la Maison de la Culture du Japon à Paris au printemps prochain.

L’architecture moderne

Revenons tout d’abord sur l’histoire de l’architecture du XXème siècle. A la fin du XIXème siècle, l’apparition de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques de construction entraîne une rupture avec le classicisme. L’architecte américain Louis Sullivan met alors au point la théorie de « la forme suit la fonction », ce qui sera le mantra de l’architecture moderniste, largement suivi par Le Corbusier avec son concept de « machine à habiter ». Cette formule signifie que la forme globale d’une architecture se conçoit en partant des espaces intérieurs et de leur fonction (dormir, manger, se laver, travailler…) plutôt que d’une pure recherche esthétique.

Les avancées techniques toujours plus rapides ont ensuite inversé la tendance, et le post-modernisme a mis au centre de la conception architecturale une expression purement formelle, un jeu des architectes sur les structures, jusqu’à rompre complètement avec la fonction. L’architecture était alors une création qui pouvait s’apparenter à un geste artistique, les bâtiments étaient le reflet d’un architecte plutôt que de ses occupants.

Les spécificités japonaises

Au Japon, le mouvement a été sensiblement le même. Après être resté fermé au monde pendant plus de deux siècles, période pendant laquelle l’architecture traditionnelle en bois a peaufiné ses formes et ses techniques pour répondre à leurs modes de vie spécifiques, les architectes japonais ont rapidement absorbé l’architecture occidentale. Mais dans les années 1920, certains ont cherché à renouer avec les concepts et les spécificités de leur architecture traditionnelle, tout en suivant les idées de Le Corbusier, véritable icône.

L’architecture japonaise a suivi le modernisme et le post-modernisme, qui a eu son apogée pendant la bulle spéculative entre 1985 et 1991. Mais l’éclatement de la bulle et les deux séismes catastrophiques de 1995 et 2011 ont remis en question la façon d’aborder l’architecture. Le Japon est revenu vers une simplification de la forme et vers des éléments vernaculaires comme la prédominance des toits, l’horizontalité ou des savoir-faire traditionnels.

De plus, la discipline elle-même est repensée pour ne plus être une œuvre individuelle, mais bien une œuvre collective. Car construire un bâtiment n’est pas le fait que du seul architecte : c’est le résultat du cumul des besoins de ses utilisateurs, des idées de l’architecte et des savoir-faire des artisans. Et aujourd’hui, la nouvelle génération d’architectes vient y ajouter de nombreux facteurs liés au contexte : l’environnement naturel et urbain, le lien à la communauté, le climat… l’architecture n’est plus un objet posé dans un paysage, elle est issue d’un contexte précis et devient un élément qui s’imprègne et influe sur son environnement.

Trois thèmes et une grande fluidité de lecture

Les maquettes présentées ici, dans des caisses en bois qui servent également à leur transport, sont comme autant de mondes en miniature, rappelant la fascination enfantine pour les maisons de poupées et toutes les graines d’histoires qu’elles contenaient. Car toutes ces maquettes portent en elles les idées de leurs concepteurs, les traces de leur environnement, les façons de vivre de leurs utilisateurs. L’espace est largement ouvert et on circule librement d’un projet à l’autre, chacun créant sa propre expérience de l’exposition.

L’exposition s’articule en trois grands thèmes qui sont la forme et l’environnement, l’architecture pour la communauté et un nouveau rapport public/privé. Loin d’être exclusifs, les architectures empruntent souvent à plusieurs de ces thèmes avec fluidité. La salle de musique d’Ashizawa Ryuichi par exemple, est un espace à destination de la communauté construite en étudiant le vent au bord du lac où elle est implantée afin qu’il actionne la harpe éolienne suspendue au plafond, liant ainsi intérieur et extérieur, homme et nature.

Une modernité ancrée dans la tradition

Ecole suivant un plan de bulles de savons, maison pensée pour gérer les chutes de neige, villa ouverte sur son environnement, espace fluide multifonction ou spa urbain : la modernité et la tradition se mêlent avec harmonie. Les architectures traduisent des modes de vie et des références ancrées dans la culture japonaise, comme le lien à la nature, l’espace pour se déchausser, ou la fluidité des espaces. On retrouve des références à l’architecture pour la cérémonie du thé, à l’Eloge de l’ombre de Tanizaki, au noren, rideau marquant l’entrée des commerces, ou encore à l’architecture des temples ou au principe du paysage emprunté. Les bâtiments sont résolument modernes et culturellement ancrés dans leur pays d’origine.

Si les catastrophes naturelles récentes ont influé sur la façon de concevoir l’architecture en mettant en avant son rôle social et une attention nécessaire à l’environnement, on peut se demander quel sera l’impact du Covid. Puisque la pandémie modifie notre façon de vivre, avec le télétravail ou la remise en question des lieux de rassemblement par exemple, on peut imaginer que les besoins des usagers et les programmes ne seront plus les mêmes, et donc les espaces non plus. Quelle sera l’architecture post-Covid ?

Ne manquez pas le beau livret de l’exposition qui permet de voir de nombreux plans et d’explorer ainsi plus avant les architectures. Car qui ne voudrait pas imaginer se perdre dans ces espaces porteurs de la volonté de vivre en harmonie avec son environnement ?

Quand la forme parle, nouveaux courants architecturaux au Japon (1995-2020)
Du 16 octobre 2020 au 07 mars 2021
FRAC Centre – Val de Loire – Orléans

Visuels : 1- Tane Tsuyoshi, Todoroki house in Valley, 2018 ©Yuna Yagi / 2-3-5 – Quand la forme parle. Nouveaux courants architecturaux au Japon (1995-2020). Vues d’exposition au Frac Centre-Val de Loire – Photographie © Martin Argyroglo / 4- Momoeda Yu, Agri Chapel, 2016 © Yu Momoeda Architecture Office

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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