Opéra
Patrizia Ciofi : « Profitons de ce temps mort pour chercher et aider les autres, les jeunes notamment ! ».

Patrizia Ciofi : « Profitons de ce temps mort pour chercher et aider les autres, les jeunes notamment ! ».

18 novembre 2020 | PAR Paul Fourier

En octobre, Patrizia Ciofi était en répétition de l’opéra Akhnaten de Philip Glass à Nice. Confinement oblige, une seule représentation (sans public et captée ) a eu lieu mais le spectacle devrait être repris l’an prochain. Ce fut, malgré tout, l’occasion d’avoir un entretien avec elle, de revenir sur sa riche carrière, de parler de la vie d’artiste en ces temps compliqués et d’esquisser ses projets.

Bonjour Patrizia, en préparant cette interview, j’ai commencé à regarder votre carrière puis j’ai abandonné tant elle est longue et fournie !… Peut-être peut-on, d’abord, poser quelques repères.

Dans un mois, cela fera trente et un ans que j’ai débuté ! Le premier évènement important fut ma rencontre avec Anastasia Tomaszewska, ma professeure de chant, … et je dois dire qu’elle m’a un peu sauvée ; En effet, j’avais déjà passé quelques années au conservatoire de Sienne et, après 4 ans, des petits nodules s’étaient formés sur mes cordes vocales. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a appris la technique du chant. J’ai tout appris avec elle. J’avais alors 21 ans. Madame Tomaszewska est polonaise, mais elle vivait à Sienne. Avec elle, j’ai compris ce qu’est la voix, comment on peut l’utiliser pour donner de l’émotion, pour faire du théâtre. Alors la passion pour l’opéra a commencé à se développer en moi. Auparavant, j’étais plus dilettante, même si j’aimais notamment beaucoup jouer du piano. Et j’avais toujours chanté depuis mes trois ans.

Pourquoi ? Vous aviez une famille de musiciens ?

Tout le monde chante dans ma famille ; tout le monde est passionné de musique même si ce sont des gens très simples ; mon père a étudié le violon pendant quelques années. C’était alors des années très compliquées ; il vivait dans un petit village de Toscane et n’avait guère les moyens d’aller étudier à Florence… Mais la passion était là. Il était complètement autodidacte, mais jouait de nombreux d’instruments, le bandonéon, l’orgue à l’église, la clarinette, la trompette. Il est vraiment exceptionnel. Et ma mère voulait être actrice. Donc je dirais que les dons et les passions musicales de la famille se sont, à la fin, réunis en moi (rires). À cette époque, lorsque nous partions, mon père nous accompagnait avec l’accordéon ; moi, je jouais la guitare, et je chantais avec les copains…
J’habitais un petit village à 30 kilomètres de Sienne. Quelqu’un m’a entendu chanter et m’a encouragée à aller au conservatoire. Mes parents ont dit immédiatement oui ; j’avais alors seize ans. Mais au début, c’était plus un jeu pour moi, la possibilité de connaitre du monde.

Et le premier grand rendez-vous fut… ?

… La rencontre avec Claudio Desderi, un grand baryton qui, à fin des années 80, avait décidé de donner des stages de chant à l’école de musique de Fiesole, près de Florence. Il préparait la trilogie de Mozart avec de jeunes chanteurs, tout en ayant envie de diriger l’orchestre. Il a donc monté un projet de jeune orchestre, un ensemble de jeunes chanteurs. Moi, je suis arrivée en 90, la dernière année pour Don Giovanni. Donna Anna a été mon premier grand rôle. C’est avec lui que j’ai fait mes débuts dans plusieurs opéras importants. Il avait alors pris la direction artistique du Théâtre Verdi de Pise et avait décidé de garder un petit groupe de jeunes chanteurs. C’est ainsi que j’ai fait mes débuts dans les grands œuvres comme Don Pasquale, Rigoletto, Traviata, Falstaff, L’elisir d’amore.

Donc vous chantiez déjà ces rôles dans ces années-là !

Oui, j’avais 26 ans lors de ma première Traviata, et avec lui, j’ai commencé avec le grand répertoire !

Finalement, on a l’impression que vous étiez déjà dans un esprit de troupe.

Exactement ! Mais nous, nous étions assez protégés, car nous n’assurions qu’un ou deux rôles par an ; la saison commençait en octobre et se terminait en mai-juin. C’est là que j’ai vraiment tout appris. J’y suis restée 4 ou 5 ans. Nous allions aussi en tournée dans les petits théâtres de province italiens. Nous sommes même allés en Angleterre. C’était magnifique ! Nous étions jeunes, nous avions vingt ans et nous nous amusions comme des fous. Et Desderi était un maestro incroyable. Ces opéras sont marqués dans le feu !

Et ensuite…

Des agents, à la recherche de jeunes talents, venaient nous écouter. C’est donc ainsi que j’ai rencontré un agent, Giuseppe Oldani, qui était le fils du vieil Oldani qui était à la Scala à l’époque de la Callas. C’était encore un agent « vieux style ». Il cherchait de jeunes interprètes pour les accompagner dans leurs premiers pas, les placer, les faire connaître aux directeurs artistiques. Cette période a été très importante pour moi. Je me sentais protégée avec lui. Ce n’était pas un commerçant.

La Scala, Muti et Traviata

Il vous ouvre alors des portes…

Oui. Je commence alors à travailler dans les théâtres d’opéra italiens ; j’assure des deuxièmes casts, notamment la doublure de Luciana Serra qui était dans son agence ou de la (Mariella) Devia. C’est ainsi que j’ai participé à La Gazza Ladra et Rigoletto à Palerme et à La Traviata à Gènes.
Il y eut ensuite, un moment important : ce fut, en 1997, l’arrivée à la Scala de Milan. Je faisais la doublure de Traviata et je devais alors, peut-être, avoir une représentation. Andrea Rost interprétait le rôle de Violetta et le maestro Riccardo Muti dirigeait – et il était vraiment sévère… Il y avait cinq représentations très proches les unes des autres et il était probable que je chanterais la troisième, pour permettre à Rost de se reposer. En fait, je ne savais pas si j’allais chanter, mais je devais être tout le temps là. Comme Muti n’aimait pas trop les nouveautés, il ne voulait plus me donner cette troisième représentation. Mais, finalement Andrea Rost est tombée malade… et j’ai chanté la dernière ! Muti était bien stressé et moi j’étais tranquille (rires) parce que finalement, j’avais déjà chanté le rôle plusieurs fois… et quand on est jeune, on n’a peur de rien ! Finalement, ça a été un énorme succès et le Maestro est venu me féliciter. Il m’a dit, je m’en souviens, « Vous avez fait tout ce que Verdi a écrit dans la partition, Bravo ! ».

Par la suite, je suis revenue à la Scala, avec L’elisir d’amore, en deuxième cast avec Elizabeth Norberg-Schulz. Il se trouve qu’elle aussi est tombée malade et que c’est moi qui ai assuré la première. Ma carrière a alors commencé à évoluer. Je continuais néanmoins à chanter dans des petits théâtres de province. J’avais, par exemple, fait mes débuts dans Lucia de Lammermoor à l’Opéra Giocosa de Savona, mais je chantais aussi à l’Opéra de Turin, de Trieste ou de Catane.

Et plus tard, durant plusieurs années, j’ai participé au Festival Rossini de Pesaro !

Puis, en 1996, je fais mes débuts en France, ici à Nice, dans Les noces de Figaro !

Segalini et Martina Franca.

Vos compositeurs de l‘époque, ce sont les Italiens, Verdi, Donizetti, ainsi que Mozart.

Et Bellini, notamment Sonnambula que j’ai chanté au Festival de Martina Franca grâce à ma rencontre avec le maestro Sergio Segalini. Lorsque j’y ai fait mes débuts, cela a également été un moment très important dans ma carrière. Cette fois encore, en 1994, j’étais arrivée pour remplacer quelqu’un. J’avais connu Segalini en 93 dans un concours (déjà pour La Sonnambula), concours que je n’avais pas gagné. C’était une Coréenne qui avait gagné. Ensuite, j’avais participé à un autre concours – que cette fois, j’avais gagné – dont Segalini était Président du jury.

Il était déjà directeur de la Fenice ?

Non, c’est en 2003, au moment de la réouverture partielle, qu’il le devient. En 1994, la Fenice n’avait pas encore brûlé. Un jour, je reçois un appel de lui ; il m’explique qu’il est devenu directeur du Festival de Martina Franca et que la chanteuse qui devait chanter Somnambule venait de tomber malade. C’était un lundi et la Première était le samedi ! J’ai réfléchi une demi-journée ; j’ai appelé mes professeurs de chant, Madame Tomaszewska à Sienne, Claudio Desderi à Florence pour leur demander ce que je devais faire et la réponse a été : « Tu y vas bien sûr ! ». C’est ainsi que j’ai fait mes débuts dans Sonnambula. Et cela a été le début d’une collaboration qui a duré plus de 10 ans.

Mais c’était les débuts dans Sonnambula ou vous l’aviez déjà chanté ? Vous connaissiez déjà le rôle ce fameux lundi ?

Non, dans cet opéra, quelques mois auparavant à Trieste, je n’avais chanté que Lisa ; mais je faisais aussi la couverture pour Amina qui était, je me souviens, la Sumi Jo. L’année précédente, j’avais préparé le rôle d’Amina pour ce fameux concours Toti Dal Monte que je n’avais pas gagné… et c’est là que Sergio Segalini avait apprécié mon interprétation. J’étais donc prête ! Incroyable destin…
Ensuite, chaque année, il m’a appelée pour que je participe au Festival et, notamment, en 1997, où j’ai chanté Lucia de Lammermoor dans la version française. Je fus la première à rechanter ce rôle. C’est d’ailleurs pour cela que, en 2002, j’ai été appelée lorsque Natalie Dessay, malade, voulait avoir quelqu’un qui puisse assurer certaines représentations.

Lucie de Lammermoor, Dessay, Alagna…

C’est là où je vous découvre…

C’est vrai ?

Oui, en fait, je suis allé à Lyon pour voir l’opéra avec Natalie Dessay et Roberto Alagna. Et finalement, je crois qu’ils n’ont chanté qu’une représentation ensemble.

Oui, la première.

Le jour où j’y suis allé, elle était sur scène et je crois que c’était un Coréen qui remplaçait Alagna. Dessay n’était clairement pas en forme ; elle avait du mal. Assez rapidement, on a appris qu’on lui avait trouvé des nodules et qu’elle arrêtait de chanter. Donc lorsque la production a été reprise au Châtelet, j’y suis retourné et c’est vous qui assuriez le rôle. Et là, je me suis dit « mais Ciofi est aussi très bien ! (rire) ».

En effet, Natalie était malade et, à Lyon, je crois qu’elle n’a assuré que deux représentations. De plus, elle devait enregistrer la vidéo et, finalement, c’est moi qui l’ai faite. Lorsque vous m’avez vue au Châtelet, j’avais déjà chanté à Paris. J’avais fait mes débuts à l’Opéra de Paris en 1999 pour Nannetta dans Falstaff, après une audition – peut-être en 1998 –, audition qui avait débouché sur plusieurs contrats (Sophie dans Die Rosenkavalier, Les noces de Figaro). Puis, je suis revenue plusieurs années de suite à l’Opéra de Paris.

J’ai l’impression que cette Lucie de Lammermoor vous a permis d‘être mieux connue en France.

En effet ! Donner la Lucie en version française a déjà entraîné une curiosité, un intérêt. Et la vidéo du spectacle avec Roberto Alagna m’a donné une visibilité.

L’envol de la carrière : La Fenice, Orange…

En 2003, Segalini arrive à la Fenice pour la pré-ouverture – à laquelle je participe dans un concert avec Muti – avant la réouverture complète. Puis, en 2004, j’y vais pour La Traviata, car il voulait que je fasse cette nouvelle production de Robert Carsen, encore un moment très important pour moi, pour lequel, d’ailleurs, il y a aussi eu une vidéo. Ce fut vraiment un moment où j’ai ressenti beaucoup d’émotions. C’était incroyable de jouer à Venise dans ce théâtre magnifique qui rouvrait, avec un opéra si important, et ce, dans une mise en scène moderne. Il y avait une vraie discordance entre les dorures toutes fraîches du théâtre reconstruit et cette mise en scène moderne de Traviata. Au début, cette production n’a pas été très bien acceptée, mais encore aujourd’hui à la Fenice, c’est toujours celle qui est présentée. J’y ai d’ailleurs participé durant 6 ans.

Ensuite, un moment très important, c’est l’arrivée à Orange en 2006 avec Lucia. Le théâtre antique est vraiment un lieu magique. Puis, encore une fois, Lucia à l’Opéra Bastille en 2013… des soirées inoubliables ! Voilà, je pense, mes meilleurs souvenirs.

Votre carrière se déroule principalement en Italie, en France…

Pendant plusieurs années oui, mais à partir de la moitié des années 2000, j’ai plutôt quitté l’Italie et suis devenue une chanteuse internationale : la France, mais aussi Covent Garden (La Fille du régiment, Rigoletto, Don Giovanni) ainsi que l’Espagne… Madrid, Barcelone, Bilbao, La Coruna, des moments extraordinaires ; sans oublier l’Allemagne avec Munich et notamment Berlin où je me suis produite de nombreuses fois.
En revanche, je ne suis allée que 2 ou 3 fois à Vienne et à Zurich. J’ai également chanté aux États-Unis, à Chicago, à San Diego et à New York avec la Philharmonique et Lorin Maazel. Je n’ai jamais chanté au MET bien que j’ai reçu plusieurs propositions, mais pour des périodes où je n’étais pas libre… Je regrette un peu d’avoir dit non…
Mais, quand je pense à la petite fille venant d’un village perdu en Toscane et à ce parcours, je me dis que c’est pas mal quand même (rire).

Une petite question sur le bel canto. Comme vous l’avez dit, vous commencez avec Don Pasquale, L’elisir d’amore, Lucia, Sonnambula, puis, plus tardivement, vous abordez des rôles plus lourds comme Maria Stuarda que vous avez chanté au théâtre des Champs-Élysées.

Chez Donizetti, j’ai aussi chanté des opéras moins connus comme Pia de Tolomei, ainsi que Viva la Mamma à Genève et à Lyon.
Chez Verdi, il y eut des opéras moins donnés aussi, comme Giovanna d’Arco, Luisa Miller… J’ai également essayé Mimi de La Bohème (après des dizaines de Musetta), la Norma de Bellini ainsi que La Straniera. Mais aussi Elettra (Idomeneo) et Vitellia (La Clemenza di Tito) dans Mozart et d’autres expériences dans des théâtres bien dimensionnés, avec une distribution à la mesure de ma propre voix. Je sais que j’ai une voix qui n’est pas une grande voix, une voix qui est particulière, qu’il faut accompagner avec des chefs et mises en scène justes.

D’autant plus si l’on veut sauvegarder sa voix sur la durée…

Tout à fait ! Il se trouve aussi que, pendant mes 31 années de carrière, j’ai choisi de pas mal faire alterner le grand répertoire et le baroque. Je dis toujours que le baroque est très utile pour « nettoyer » la voix. Ça fait un peu « le ménage » lorsque, par exemple, on vient de chanter beaucoup de Traviata, un opéra dans lequel la voix a toujours besoin de se projeter et où le vibrato peut devenir un peu lourd. Le baroque, lui, permet de remettre la voix au niveau comment dirais-je… instrumental. Avec le baroque, il faut penser à la justesse, avec des sons plus petits, plus concentrés en faisant des colorature un peu instrumentales. C’est une très bonne gymnastique pour pouvoir maintenir la voix jeune. J’ai donc, heureusement, pas mal fréquenté le monde du baroque avec ses grands interprètes : René Jacobs, Emmanuelle Haim, Fabio Biondi, Christophe Rousset, Alan Curtis.

Alors, la Patrizia Ciofi de 2020, où en est-elle… ?

Déjà, cet Akhnaten est une belle surprise ! Je suis de plus en plus intéressée par le répertoire contemporain.
J’avais déjà connu, l’année dernière, une expérience magnifique. Bon, en fait, j’étais au bord du suicide parce que c’était quelque chose de tellement difficile que je pensais ne pas y parvenir ! (rire) Et finalement, je l’ai fait ! C’était au Deutsche Oper de Berlin pour Heart Chamber, un opéra de Chaya Czernowin, une compositrice israélienne. J’ai chanté tellement de bel canto dans cet endroit, du Mozart, du Rossini, des Traviata ! Et le directeur artistique a pensé à moi pour cet opéra contemporain, j’avoue que je me suis demandé pourquoi…

L’opéra contemporain.

Vous aviez déjà approché le contemporain ?

Non, jamais ! J’avais juste fait une expérience lorsque j’étais très jeune ; j’avais 29 ans, je pense, c’était en Italie, et j’avais été dans le deuxième cast d’un opéra d’Azio Corghi qui s’appelait Divara. C’était quelque chose qui, finalement, n’était pas si compliqué, mais ensuite, jamais plus !
À Berlin, pour Heart Chamber, c’était du contemporain assez choquant… Au niveau vocal, c’est très expérimental et l’écriture y est très difficile. La voix est utilisée de différentes manières, les inspirations et les expirations sont écrites et font partie des phrases musicales. Et, je dois dire que je me suis sentie comme une artiste complète, car, d’un coup, j’interprétais des formes d’art différentes. Je n’étais pas seulement une chanteuse. Il y avait très peu à chanter, mais il fallait trouver les notes dans le silence, dans le néant. Il fallait trouver des phrases musicales dans du bruit. Pour la mise en scène de Claus Guth, nous avons tourné un film dans des appartements de Berlin. L’opéra raconte une histoire d’amour entre un homme et une femme, cette rencontre avec l’amour, la peur, en faisant aussi intervenir leurs voix intérieures. Le Baryton et la soprano étaient les vrais personnages et la contralto et le contre-ténor, nos voix intérieures. Finalement, le résultat était d’une telle intensité que je me suis dit : « Mais je ne veux plus faire que ça ! » (rire). J’adore le théâtre et d’ailleurs, à mes débuts, je voulais devenir actrice. Avec cet opéra, j’ai également pu utiliser toute une musicalité avec une certaine facilité pour mémoriser, et que, grâce à Dieu je conserve même avec l’âge !
Et la suite arrive avec Akhnaten et Philip Glass ; c’est une musique presque hypnotisante qui se répète à l’infini, mais c’est musical et de grand effet… Cette fois-là, j’ai appris le rôle en deux jours. Par contre vocalement ça n’est pas facile du tout, notamment à cause de la tessiture.
Aujourd’hui, je suis donc très intéressée par cette voie parce que cela peut me permettre de développer certaines parties de ma personnalité sans être, en permanence, poussée dans la technique vocale que le grand répertoire nécessite et qui, évidemment, devient de plus en plus difficile et fatigante à travailler.

D’autant que, durant cette période, le confinement n’a pas dû aider…

En effet ! Pendant des mois je n’ai pas ouvert la bouche, pas émis un son pour mon art. Je me suis arrêtée au milieu d’une Générale des Huguenots à Dresde et après, plus rien.
Comme je suis un peu fataliste, je me suis dit que, peut-être, cette Patrizia-là, la chanteuse d’opéra, était finie et que je devais passer à autre chose dans ma vie, ouvrir un restaurant peut-être !

Ça n’était pas une très bonne idée (rires) !

Non, en effet ! Avec mon compagnon, nous nous sommes occupés de la famille et d’une personne qui était malade et qui nous a malheureusement quittés pendant le confinement. En fait, j’ai repris la vie privée en m’y consacrant. Après trente ans à exercer ce métier, j’ai tout fait ! Je ne peux pas demander encore plus à la vie. Je suis sereine, et je me dis que si les choses doivent arriver, eh bien ! qu’elles arrivent ! Par exemple, je ne pensais même pas que l’on parviendrait à faire Giovanna d’Arco à Metz et que tout serait annulé. Et les choses ont repris et j’ai suivi et retravaillé ma voix. Nous devons nous battre, car le monde de l’opéra est bien touché. Il ne faut pas se laisser mourir et je ne parle pas pour moi, qui ait eu une vie professionnelle très satisfaisante ; je peux me permettre d’imaginer sa fin, mais je pense, notamment, aux jeunes interprètes, pleins de talent et d’espoir, qui étaient en train de commencer. J’essaye de donner cette envie à mes élèves, celle de tenir bon, cette envie de se créer un répertoire pour quand ça recommencera !

Oui, car vous donnez des cours de chant.

J’ai commencé récemment avec mon école de Fiesole, là où j’avais commencé avec le maestro Desderi. Celui-ci étant décédé en 2018, le directeur de l’école m’a proposé la place laissée vacante. Pour moi, c’est un honneur immense de reprendre cette place dans cet endroit qui m’a vu commencer.

« J’ai envie de connaître des expériences nouvelles, de chanter des rôles nouveaux, des opéras écrits pour moi »

Donc, pour le moment, vous êtes dans une phase d’expérimentation…

Oui, mais je fais encore des « tubes » puisque je vais interpréter Traviata à Liège, puis Les pêcheurs de perles à Marseille, les deux en version concert. Il y aura aussi des concerts Haendel au théâtre des Champs-Élysées et un dédié à Bizet à la Philharmonie de Paris et à Montpellier.
Aujourd’hui, je suis dans une phase où je laisse la vie m’accompagner. Évidemment, je peux continuer à chanter, mais parfois, je me sens mal à l’aise, car ma voix n’a pas évolué autant que ça. Je suis trop âgée pour encore faire des Gilda, des Sonnambula avec à côté des ténors de 30 ans dont je pourrais être la mère (rires).
Il est donc difficile de trouver un répertoire qui corresponde à cette période de ma vie. Et je pense que, si l’on doit chercher, il faut le faire dans des expériences nouvelles, des rôles nouveaux, des opéras écrits pour moi.
Avec le metteur en scène Vincent Boussard, qui est aussi mon compagnon, nous sommes notamment en train de participer à la genèse d’un opéra, écrit pour moi par un compositeur belge, opéra qui me donnera la possibilité d’expérimenter le côté théâtral.
Pour tout le monde, c’est une drôle de période ; on attend que cette folie passe. Alors, on peut prendre ce temps « mort » pour chercher et pour aider les autres, les jeunes notamment.

© Philippe Christin © Jean-Philippe Maurin © Christian Dresse © Toni Bofill

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