Opéra
Anna Goryachova et Julie Fuchs, fort beaux amoureux belcantistes à l’Opéra de Paris

Anna Goryachova et Julie Fuchs, fort beaux amoureux belcantistes à l’Opéra de Paris

23 septembre 2022 | PAR Paul Fourier

Le public parisien retrouve la (désormais ancienne) mise en scène des Capulet et les Montaigu par Robert Carsen. Après un départ abrupt, Speranza Scappucci donne de belles couleurs à la musique de Bellini. Quant à Anna Goryachova et Julie Fuchs, elles servent brillamment Bellini, chacune avec ses atouts.

Les spectateurs de Les Capulet et les Montaigu de Bellini sont inévitablement surpris s’ils ont Shakespeare comme référence pour l’histoire tragique des amants de Vérone. La pièce n’est habitée que par cinq personnages et l’intrigue, réduite au minimum, conte la dernière journée de l’amour des deux héros, sur fond de guerre de clans. En fait, Felice Romani a conçu son livret sur des sources plus anciennes que la pièce du dramaturge anglais (1597), regardant plutôt du côté des nouvelles de Luigi Da Porto (1535), de Matteo Bandello (1554) ou des Histoires de Vérone de Gerolamo della Corte. Le déroulé est linéaire et la musique (dont il ne sera pas faire injure à Bellini de dire qu’elle ne rivalise pas avec celle de ses plus grands chefs-d’œuvre, Norma et I Puritani en tête) est un beau concentré de bel canto, encore assez conventionnel, qui devient, cependant, plus audacieux dans la dernière partie de l’opéra.

Robert Carsen, l’élégance en rouge et noir

Pour cette œuvre, à l’intrigue très linéaire, le metteur en scène, Robert Carsen, a choisi la simplicité et même la binarité lorsqu’il s’agit d’attribuer la couleur rouge aux guelfes, les Capulet, et le noir au gibelin, le seul Montaigu présent en scène, à savoir Romeo. Giulietta est l’unique personnage à être vêtu de blanc, blanc d’un mariage qu’elle refuse, mais également, blanc symbolique de l’innocence de sa jeunesse pétrie de principes qu’elle peine à transgresser.
L’action se déroule dans le seul univers des Capulet, un milieu ceint de grandes parois rouges mobiles. La création de ces Capulet remonte à 1990, à Genève et, si Carsen a produit, depuis, des spectacles bien plus raffinés, celui-ci demeure élégant et, surtout, efficace. Il se présente comme un livre d’images, livre magnifiquement éclairé par les soins de Davy Cunningham, qui va de la table imposante où siègent les Capulet au « cadavre » voilé de blanc de Giulietta, dominé par un grand escalier, en passant par un aperçu, au ralenti, de la bataille entre les membres des deux familles. En revanche, pour cette première, au-delà de la scène où les personnages font basiquement face au public, on peut s’interroger sur la direction d’acteurs, car on relève une certaine froideur avec, en particulier deux interprètes principaux qui semblent avoir du mal à trouver leurs marques.

Vous avez dit bel canto ?

Certes avant Bellini, il y eut Rossini. Certes Donizetti est son contemporain musical direct. Mais, en dépit de sa courte existence, l’œuvre du musicien sicilien est un pilier singulier et marquant de l’art du bel canto. Norma, ce chef-d’œuvre absolu, resté à la postérité pour faire briller les sopranos les plus illustres a marqué l’histoire de la musique d’une trace indélébile.
I Capuleti e i Montecchi n’est pas du niveau de Norma et souffre notamment d’un manque d’unité musicale, si l’on tient compte, tour à tour, de la curieuse ouverture au thème très enlevé et de la puissante déclamation finale de Romeo. L’on se rappellera, toutefois, que Bellini l’a composé en… six semaines, reprenant au passage des morceaux de partition de Zaïre et d’Adelson et Salvini.
Néanmoins, l’opéra présente des sublimes plages, dont la romance de Giulietta reste le plus bel exemple.
Mais qui dit bel canto, dit certes chanteurs – les plus illustres de chaque époque s’y sont mesurés -mais dit aussi chef d’orchestre.
Ce soir, à Bastille, c’est une cheffe qui office, une cheffe dont on avait pu apprécier l’adéquation avec ce genre musical lors des Puritains de Liège en juin 2019. On doit l’avouer, pendant l’ouverture, Speranza Scappucci (qui fait ici ses débuts) nous affole d’abord par une vitesse d’exécution qui met rudement à l’épreuve les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Paris et ne laisse pas à l’oreille le loisir de mesurer les variations subtiles que recèle le morceau. Mais, elle trouve ensuite les voies pour éclairer Bellini, permettant aux voix de s’épanouir dans les passages les plus lents. Elle soigne les couleurs de l’orchestre, fait émerger les beaux solos de clarinette ou de violoncelle et nous mène, finalement et magistralement, sur le chemin de cette simplicité dramatique et musicale qui va en s’épurant durant l’opéra, jusqu’à aboutir au magnifique final où Romeo occupe seul le plateau.

Goryachova et Fuchs : Romeo de grande classe et Giulietta superbe belcantiste

Il faut dire que ce Romeo-là, avec son apparence androgyne, occupe bien cette scène. L’irruption du jeune Montaigu au premier acte, est un passage vocalement difficile avec sa cavatine suivie de sa cabalette vengeresse. Peu de chanteuses franchissent facilement l’obstacle. Anna Goryachova, probablement tendue en ce soir de première, n’y brille pas particulièrement. L’artiste, au physique juvénile, possède un timbre aux superbes harmoniques, irrigué par un registre grave splendide ; elle sait lancer quelques aigus à la volée, et l’on ne peine pas à l’imaginer en ardent amoureux. Mais dans cette partie, le manque de souplesse de la voix lui impose des efforts et s’accorde mal avec les épanchements écrits. C’est à ce moment que l’on se souvient que la chanteuse est aussi à son aise dans Carmen et Didon, des registres bien différents, et que ce grand écart de répertoire se fait un peu sentir.
Mais, ici, l’écriture de Bellini n’est pas que cela. Il réserve à la mezzo-soprano une longue scène finale où se combinent récitatif et cantilène dans un mélange destiné à traduire la souffrance qui étreint alors Romeo. Pour cette musique et ce chant totalement dénué d’effets, Goryachova prend Romeo à bras le corps, et occupe alors la scène d’une superbe présence. Elle est ce jeune homme qui pleure Giulietta, ce jeune homme entier qui va mourir et elle emporte alors tout sur son passage avec la simplicité d’une artiste qui nous fait pénétrer profondément dans l’âme et les souffrances du jeune Montaigu.

L’écriture du rôle de Giulietta est sensiblement différente. La soprano a de nombreuses occasions de briller, du « O ! Quante volte » du premier acte à la grande scène de l’acte II où Giulietta, qui faiblit sous l’effet du (faux) poison, tente de faire plier son inflexible père. Julie Fuchs prouve là qu’elle est une parfaite belcantiste et nous offre, en particulier dans le second passage, une véritable leçon de chant où elle enchaîne tous ces effets qu’elle domine parfaitement. Et, si les aigus sont aériens et qu’elle en use avec une totale maîtrise technique qui la conduit à d’admirables pianissimi, elle sait s’éloigner de la simple démonstration de virtuosité, avec comme atout, une voix riche et charpentée qui lui permet de porter l’émotion requise. Sa Giulietta rejoint ainsi une remarquable série de prises de rôles où l’artiste française apporte une très belle marque.

L’histoire, centrée sur les deux amants, renvoie quelque peu les autres personnages dans la figuration, figuration qu’au demeurant, ils assurent parfaitement.
On aura cependant quelques réserves à formuler sur la totale adéquation de Jean Teitgen avec ce rôle belcantiste. S’il est vrai qu’il incarne un père caricaturalement inflexible et toujours situé dans la violence et l’outrance qui lui laissent peu de marges de manœuvre au raffinement, il peine à trouver une caractérisation plus subtile qui lui permette de sortir d’un chant strictement forte, certes beau, mais un brin monotone.

Les Capulet et les Montaigu est un opéra qui a la particularité de se situer à la frontière des œuvres qui n’utilisaient pas encore le ténor comme complément amoureux à la soprano et, alors que l’influence des castrats diminuait jusqu’à s’éteindre, allaient puiser dans le registre des voix féminines graves comme on le voit ici (*). Tebaldo a cependant hérité d’un air typique (avec cabalette) à l’acte I et d’un duo avec Romeo. Dans le premier air, Francesco Demuro ne se prive pas de faire une probante et élégante démonstration de ses qualités belcantistes usant de ses suraigus faciles aussi souvent que nécessaire.

Le dernier personnage, c’est Lorenzo ; l’aide et le confident de Giulietta, l’initiateur du stratagème, finalement tragique, du faux poison. Krzysztof Baczyk y est absolument remarquable. La voix, belle et solide, apporte précisément cette force tranquille qui rassure l’héroïne.

Enfin, même un peu malmené par le rythme imposé par la cheffe en tout début d’opéra, le chœur de l’opéra de Paris (dirigé par Ching-Lien Wu), bien mis à contribution dans cet opéra de Bellini est, une fois de plus admirable par son homogénéité et sa présence.

Ainsi, même le spectacle a été si souvent repris à l’Opéra de Paris (et avec des distributions marquantes), ces Capulet et Montaigus bénéficient d’une si belle équipe qu’on ne peut que conseiller de retourner faire un tour du côté de ce Vérone en rouge et noir.

(*) Deux articles passionnants de Dominique Fernandez et Patrick Barbier sont consacrés au sujet dans le programme de l’Opéra de Paris dédié au spectacle.

Visuels : © Émilie Brouchon / OnP

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