BD
Eileen Gray. Une maison sous le soleil

Eileen Gray. Une maison sous le soleil

01 septembre 2020 | PAR Katia Bayer

En juin, Dargaud a sorti un nouvel album graphique. Lignes, couleurs et personnage féminin en composent sa couverture. Pour ceux qui s’intéressent à l’architecture, plusieurs noms émergent d’emblée. Celui d’Eileen Gray, une irlandaise ayant vécu en France, est méconnu. Pourtant, c’est à elle que Charlotte Malterre-Barthes, architecte marseillaise, et Zosia Dzierzawska, illustratrice à Milan, ont pensé pour cet album intitulé Eileen Gray. Une maison sous le soleil.

Dans leur ouvrage de 152 pages, l’une raconte, l’autre dessine l’histoire de cette femme qui a eu plusieurs vies tant au niveau professionnel que personnel. La laque l’intéresse, elle s’y forme dans un magasin londonien, la décoration lui parle, elle crée un magasin en 1922 sous un pseudonyme masculin au 217, rue du Faubourg St-Honoré à Paris.

Pendant les années folles, elle s’habille comme un homme, a des maîtresses et entretient une relation amoureuse forte avec Jean Badovici, un architecte roumain qui lui propose d’imaginer la maison de leur histoire, un refuge pour leur amour. La villa, surnommée E-1027 est achevée en 1929 à Roquebrune-Cap-Martin dans le sud de la France. Elle est considérée aujourd’hui comme un chef d’oeuvre de l’architecture du 20ème siècle. Et pourtant, le nom d’Eileen Gray reste peu repéré.

La BD s’imagine en flashbacks et démarre avec la mort par noyade du Corbusier, aux abords de la maison E-1027, en 1965. Pourquoi Le Corbusier ? Si les deux personnes s’apprécient, Eilenn réfute le concept de “machines à habiter” décrivant les maisons selon l’architecte suisse. Pour elle, une maison est “une extension de ses habitants. L’architecture, ce n’est pas que des lignes, c’est des maisons pour des gens, une expérience corporelle”.

L’intérêt de cette BD, c’est justement de voir émerger une pensée opposée à celle répandue et médiatisée du Corbusier. Eileen Gray ne se sent pas architecte. Son amant de l’époque, Jean Badovici, considère qu’elle a du goût et est visionnaire. Pourtant, le goût, ça ne suffit pas. Eileen n’est pas reconnue par ses pairs à la hauteur de son talent et peu de ses créations à part cette villa et sa propre maison, Tempe a Pailla (à Menton), témoignent aujourd’hui de sa vision. En 33, comme leur relation se détériore, Eileen quitte Jean et le refuge. Elle lui laisse le bien. Un lieu qui, chose étonnante, sera “récupéré” par Le Corbusier qui dôté de visions et en bon mégalo, exprime un jour sa trace dans la maison en peignant des fresques colorées vives à même le mur dans le but de l’”améliorer”.

Eileen Gray, 5 ans avant sa mort en 76, verra enfin son travail reconnu. Depuis 20 ans d’ailleurs, la villa fait partie des monuments historiques et se visite. La BD de Charlotte Malterre-Barthes et Zosia Dzierzawska participe à cet hommage. Les teintes légères, l’aquarelle, le crayonné doux et quelques partis pris (à l’image d’Eileen Gray isolée dans une page blanche, vide, reflet de sa solitude) intéressent.

Les romans graphiques aiment bien se doter de pages supplémentaires revenant sur les coulisses de l’histoire et proposant des croquis ayant servi de base préparatoire. Cette BD-ci offre bien quelques repères biographique en fin d’ouvrage permettant de situer l’entourage de l’héroïne qu’on ne connaît pas à l’époque actuelle, mais on aurait souhaité plus d’informations. Des photos d’illustration de la villa, d’Eileen Gray, de ses contemporains ou encore des croquis de l’illustratrice, une note d’intention de la scénariste ou encore des témoignages d’architectes par exemple, auraient permis de compléter la découverte de cette histoire. Par moments, on peut ressentir une forme de décalage face à ce roman rempli d’ellipses auquel on aurait aimé adhérer avec plus de matière et de repères visuels. Que penser par exemple d’un “tapis faisant partie de l’expérience sensuelle d’un espace habité” si on n’est pas expert en architecture ? A défaut de faire un tour cet été à Roquebrune-Cap-Martin pour visiter E-1027, on se rabat sur Google Images pour faire le lien entre la BD et la réalité et mieux visualiser ce qu’est ce fameux tapis et la villa dans son ensemble. Ce n’est pas du luxe d’utiliser la technologie d’aujourd’hui pour mieux comprendre les visions du passé.

Katia Bayer

Eileen Gray. Une maison sous le soleil de Charlotte Malterre-Barthes et Zosia Dzierzawska. Edition Dargaud, 152 pages, 19,99€

L’agenda classique de la semaine du 1er septembre
Ouverture d’une enquête préliminaire pour « injures à caractère raciste » contre Valeurs Actuelles pour avoir représenté Danièle Obono en esclave
Katia Bayer

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *