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L’homme qui tua Chris Kyle

L’homme qui tua Chris Kyle

02 octobre 2020 | PAR Katia Bayer

Paru chez Dargaud il y a quelques mois, L’homme qui tua Chris Kyle de Nuri et Brüno mélange reconstitution, fait divers, interprétation personnelle, vision cinématographique, débat sur le port d’armes et portrait passionnant de l’Amérique.

Le roman est graphique et bien documenté. Il pourrait s’agir d’un scénario illustré, mais c’est un polar, une enquête. En ouverture, celle-ci s’intéresse à la vie et au destin réels de Chris Kyle, un ancien membre de la Navy Seal (une unité d’élite, force spéciale de la marine de guerre des USA), devenu l’American sniper n°1 grâce à un sombre record. Chris a en effet été associé au plus grand nombre de tués homologués de toute l’histoire américaine avec plus de 160 morts ”confirmées” (avec témoins) pendant la guerre d’Irak. Si on compte le nombre de décès “non confirmés”, ce chiffre tourne aux alentours de 255. D’emblée, les chiffres parlent d’eux-mêmes et tout repose sur des guillemets. Le tout a offert au soldat le surnom de “Legend” (guillemets toujours).

Si par ici, cette particularité et ces chiffes ont de quoi surprendre voire choquer, les Américains, eux, n’y voient pas grand chose à redire, les notions de patrie, de patriotisme et de défense étant différemment perçues de l’autre côté du globe. Ces records sont illustrés dans le présent album avec deux pleines pages de cercueils rouges (confirmés) et blancs (non confirmés). Autant de copier-coller qui sont saisissants, aux pages 10 et 11, et qui donnent un premier ton fort à l’album.

S’ensuit la vie de Chris Kyle, son mariage avec la jolie Tanya, ses 2 enfants, ses 4 séjours en Irak qui façonneront sa “légende”, le succès de son livre (d’abord adapté au cinéma par Spielberg puis par Eastwood, fréquemment cité dans la BD), son désir de venir en aide aux soldats traumatisés par la guerre en Irak en leur permettant de se défouler, armes à la main, dans un centre spécialisé, le Rough Creek Lodge.

De l’autre côté de l’histoire, un deuxième soldat. Eddie Ray Routh est plus jeune, il revient d’Irak et de Haïti dans un sale état. Il a entendu parler de la légende. Qui ne la connaît pas ? Drogué, ivre, atteint du syndrome du PTSD (Posttraumatic stress disorder), Eddie est en proie à des délires, des hallucinations, de la violence. Il s’en prend à sa famille, à sa petite amie et au bout du compte à Chris et à son ami, Chad Littlefiled, lors d’une virée au Rough Creek Lodge, le centre où on se fend la gueule en tirant sur des cibles de carton. Aujourd’hui, pourtant, les cibles, ce sont Chris et Chad.

Ce romain graphique à lire en plusieurs fois est passionnant. Pourquoi ? Il donne à voir plusieurs histoires, celle de Chris mais aussi de sa femme Tanya. Celle d’Eddie mais aussi de sa famille. Deux volets, des points communs, des différences aussi. Au fur et à mesure de la lecture, les personnages gagnent en épaisseur, le motif du crime s’éclaircit. Le roman dresse par la même occasion le portrait d’une Amérique en lutte avec ses héros, ses failles et ses contradictions. Avec en premier lieu, deux questions : une arme sert-elle à défendre ou à tuer ? Qui est le justicier finalement dans cette histoire ?

Le récit devient autrement imagé quand il illustre de manière documentaire des interviews séparés de Chris et Tanya en promotion TV pour leurs livres respectifs et quand Sienna Miller et Bradley Cooper prennent la parole pour parler de l’adaptation au cinéma du livre de Chris.

Le récit ne prend pas parti mais aborde intelligemment cette histoire, cette légende, ce héros qui prend beaucoup de place au détriment des oubliés de la guerre, ces traumatisés n’arrivant pas à se réinsérer et étant à la charge de leurs familles et conjoints.

Tout en couleurs, avec des muscles, de la fumée, des souvenirs, des procès, du people et des punchlines empruntant à Eastwood, L’homme qui tua Chris Kyle est scénaristiquement abouti et très touchant. Il s’agit d’un grand roman graphique qui, si il livre le point de vue personnel des auteurs sur les meurtres de Chris Kyle et Chad Littlefiled, a le mérite de parler à la fois de sacrifice, de patrie, de reconstitution, d’héritage et d’enfants oubliés et abîmés de la Mère Amérique.

Katia Bayer

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