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Chirurgie esthétique pour Berlin : la bonne solution ?

Chirurgie esthétique pour Berlin : la bonne solution ?

13 décembre 2013 | PAR Hélène Gully

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À première vue, le tableau est amusant. À Berlin, plusieurs personnes entièrement nues font irruption et viennent perturber des visites d’appartements. Est-ce l’esprit berlinois ou un simple canular qui les fait se déshabiller ? En réalité, la raison est bien plus sérieuse qu’elle n’y paraît. Ces personnes sont des activistes d’Hedonistische Internationale qui militent contre la gentrification berlinoise.

Lorsque Ruth Glass invente en 1964 son néologisme anglais de ‘’gentrification’’, il ne se doute pas que 50 ans plus tard, ce terme va désigner un phénomène planétaire et très controversé. À l’origine, ‘’gentry’’ désigne la bonne société anglaise et renvoie au phénomène intra Londres faisant déplacer les populations aisées vers les quartiers populaires dans les années 60. Aujourd’hui, ce n’est plus Londres mais Berlin qui est au cœur de ce processus. Au grand dam de certains.

Au départ, si la gentrification est connotée péjorativement, elle reste néanmoins synonyme de renaissance urbaine. En effet, elle permet la réhabilitation de l’habitat populaire grâce à son appropriation par des ménages aisés. Les quartiers dégradés sont remis en forme grâce au réinvestissement du centre par les pouvoirs publics et les acteurs privés de l’immobilier, qui produisent une nouvelle offre de logements haut de gamme. Une nouvelle classe moyenne investit alors les anciens quartiers populaires. La gentrification tend par conséquent à la revalorisation des centres-villes et elle est devenue un objectif majeur des politiques urbaines dans de nombreuses villes du monde, à commencer par Berlin.

Mais toute médaille a son revers et la gentrification comprend des mécanismes de ségrégation. Le processus transforme l’espace en l’embourgeoisant et implique une évolution dans la division sociale de l’espace urbain. Les classes populaires sont exclues et évincées en périphérie puisqu’elles ne peuvent plus assumer la hausse de leurs loyers. C’est pourquoi, dans la ville de Berlin, se créent ici et là des comités de solidarité ainsi que l’organisation massive de manifestations. La Little Istanbul, quartier emblématique de l’immigration turque, voit depuis un an ses habitantes désespérées s’installer au pied des immeubles pour protester contre la hausse des loyers. De plus, le phénomène ne se limite pas à la rénovation des quartiers par une population argentée : il transforme aussi l’espace. Petits commerces, galeries d’art, repaires d’artistes sont détruits pour libérer de l’espace. Ainsi, la gentrification berlinoise se manifeste par la disparition de sites esthétiquement sensationnels. En 2013, environ quarante établissements émergent tels des champignons dans la ville… Mais ne sont-ils pas vénéneux ? Détruire Berlin ne revient-il pas à détruire ce qui fait d’elle une ville en plein essor touristique ?

Cette ville a guéri de sa schizophrénie il y a seulement 24 ans. Berlin cultive l’histoire de deux blocs, réunis après un divorce de 28 ans où tout les opposait. La ville de l’insolent Rolf Eden condense les sombres vestiges soviétiques et l’indécence artistique. En arpentant les soirées à la recherche d’avant-gardes musicales, les touristes se heurtent et trébuchent sur les restes d’un mur démoli. Le record de fréquentation de la ville s’explique par l’alchimie séduisante d’une histoire unique et d’une sublime effervescence. Le sérieux du passé s’adoucit au contact de la jeunesse débridée.

La chirurgie esthétique urbaine que promoteurs immobiliers & Cie veulent imposer à Berlin est donc loin de servir ses intérêts. Injection de ciment, lifting des façades décorées de graffitis et liposuccion de squats ne font qu’anéantir le charme de Berlin. Si galeries et artistes ne sont plus les bienvenus, que deviendra Berlin ? C’est bien le mythe berlinois qui fait de la ville la destination idéale d’un public jeune et roots. Ce Berlin universel, underground et artistique que son maire Klaus Wowereit s’amusait à qualifier de ‘’pauvre et sexy’’ risque bien de devenir dans les prochaines années ‘’cher et ennuyeux’’, selon les termes du journal allemand Spiegel.

Visuel : © http://userblogs.fu-berlin.de/berlinsurseine/

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Hélène Gully
Jeune caméléon du journalisme. 21 ans et de l'ambition.

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