Théâtre
Gilles Cohen et Jacques Tresse font revivre « Hughie » au théâtre Vidy de Lausanne

Gilles Cohen et Jacques Tresse font revivre « Hughie » au théâtre Vidy de Lausanne

13 décembre 2013 | PAR Sandra Bernard

hughieDans Hughie, Gilles Cohen et Jacques Tresse nous convient à une fable nocturne pleine de panache et de désillusions sous la direction de Jean-Yves Ruf, d’après un texte d’Eugène O’Neill. Par une nuit sombre et solitaire de l’été 1928, dans le hall d’un grand hôtel décrépit du West Side de New York, un veilleur de nuit somnole au son grésillant d’un vieux transistor lorsque surgit un homme passablement alcoolisé, Erié, l’un des locataires de longue date. Il est 3 heures du matin, la drôle de valse va commencer.

Erié, flamboyant loser, revient après plusieurs jours d’absence. Profondément touché par la mort toute récente d’Hughie, son meilleur et seul ami, il tente de noyer son chagrin dans l’alcool et les femmes. C’est dans cette ambiance moribonde qu’il fait la rencontre du nouveau veilleur de nuit, Charlie Hughes. Un instant déstabilisé par cette nouvelle tête, il engage tout de même la conversation pour tromper sa solitude. Fanfaronnant maladroitement, il ne parvient pas, dans un premier temps, à capter l’attention de son nouvel interlocuteur, dont les rares réponses se bornent à de la simple politesse d’usage. Mais Erié ne se décourage pas, tant son besoin de parler et d’exorciser sa peine est grand. Il entre alors dans un long monologue sur sa vie fastueuse faite de « gros coups » et de « belles blondes » et de son cher Hughie, qui n’était autre que le veilleur de nuit précédent. Sous son ton sarcastique et condescendant se dessine le portrait d’un homme ordinaire, voire insignifiant, mais pourtant tellement important à ses yeux. Dans cette conversation à sens unique, Hughie revit et occupe plus de place que jamais avant. Tour à tour se vantant et se confessant, Erié énerve tout autant qu’il fascine, jusqu’au rebondissement final.

Cette pièce courte, à peine une heure, est un véritable condensé illustrant le drame de la solitude tout autant que les désillusions liées au rêve américain. En ce New York de la fin des années 20, dans un climat annonçant déjà la crise de 29, la vie de flambeur et l’argent facile font rêver les foules matérialisées par les veilleurs de nuit.

Bien que commençant comme un duel inégal, la pièce se révèle très complexe. Fondamentalement cynique, elle repose sur une tension continue entre dominant et dominé, mais, peu à peu, les rôles s’inversent tant chacun s’avère être le miroir opposé de l’autre, personnifiant ce qu’il aurait voulu être et avoir. Les antagonismes s’attirent ainsi. L’insignifiant Hughie, malgré le portrait peu flatteur qu’en dresse Erié, rêvait d’argent, de jolies filles, de courses de chevaux et de gangsters comme dans les films. Pourtant, il avait une petite famille et un travail honnête, bien que peu enviable. De l’autre côté, Erié, loser magnifique au panache inébranlable, escroc de seconde zone qui, n’ayant vécu sa vie que comme jouisseur, se retrouve bien seul. Et bien qu’il dénigre le mariage et la famille, l’on ressent comme un vide dans sa vie.

Cette pièce met ainsi en exergue le vide. Le vide laissé par la perte d’un ami, par une vie sans ambition, la perte de ses illusions, et un vide affectif. D’un côté, un flot de paroles ininterrompu permet à Erié d’exister ; de l’autre, le silence poli voire indifférent d’Hughes, jusqu’à ce que cet homme impassible se remette à rêver.

Dans cette relation dominant / dominé qui se noue sous nos yeux, un nouvel Hughie est en train d’apparaître. Les personnages se complexifient. De confident malgré lui, Hughes se pique de curiosité et d’admiration pour Erié. De son côté, celui-ci voit en ce second portier un nouveau faire-valoir dont il a tant besoin pour exister. S’il ment si effrontément à autrui, il se ment surtout à lui-même.

L’on assiste également à une remarquable mise en abîme théâtrale : Erié a besoin du gardien de nuit, tout comme les acteurs qui, pour que leur pièce existe, ont besoin d’un public. L’ambiance sombre et miteuse, de même que l’omniprésence du défunt, confèrent à la pièce une atmosphère mortifère.

Cette impression est renforcée par la scénographie, un lieu impersonnel et décrépit où brillent les derniers ors d’une splendeur passée, une pendule indiquant 3 heures du matin, heure qualifiée de plus critique par les psychanalystes.

Court et percutant, toujours en équilibre jusqu’au dénouement surprenant, il s’agit d’un texte fort, désabusé, à l’humour grinçant, toujours d’actualité tant l’on sait que beaucoup admirent les mystificateurs flamboyants, et pourtant tragique. Aussi, tout repose sur le choix des acteurs et leur interprétation. Ainsi, quel plaisir de voir dans cette création deux interprètes passionnés et complémentaires tant dans leur jeu que dans leur gestuelle. L’un en déséquilibre perpétuel, gesticulant et palabrant sans discontinuer, l’autre hiératique et presque mutique, et pourtant si expressif. Le langage du corps est en effet primordial ici. Le veilleur, d’abord distant, se rapproche et se détend tandis qu’Erié, abattu, finit par se redresser et retrouver ses réflexes de bonimenteur. L’on se prend ainsi à guetter la moindre mimique, le geste la plus infime, le regard du veilleur en réponse aux déclamations d’Erié.

L’énergie des deux interprètes et de l’équipe emporte le spectateur, qui ne voit pas le temps passer.

Visuel : © Julien Piffaut

Page du spectacle sur le site du théâtre Vidy

Informations pratiques :

Hughie d’Eugene O’Neill / Jean-Yves Ruf, avec Gilles Cohen et Jacques Tresse ; environ 1 heure sans entracte ; dès 12 ans ; du 04 déc. au 22 déc. 2013, mardi-samedi : 20 h / samedi 14 déc. : 19 h / dimanche : 18 h ; Théâtre Vidy-Lausanne : avenue E. Jacques-Dalcroze 5, 1007 Lausanne ; de 10 à 42 Fr. suisses (de 8 à 34 €).

Infos pratiques

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Sandra Bernard
A étudié à l'Université Paris Ouest Nanterre la Défense l'Histoire et l'Histoire de l'Art. Après deux licences dans ces deux disciplines et un master recherche d'histoire médiévale spécialité histoire de l'Art dont le sujet s'intitulait "La représentation du costume dans la peinture française ayant pour sujet le haut Moyen Âge" Sandra a intégré un master professionnel d'histoire de l'Art : Médiation culturelle, Patrimoine et Numérique et terminé un mémoire sur "Les politiques culturelles communales actuelles en Île-de-France pour la mise en valeur du patrimoine bâti historique : le cas des communes de Sucy-en-Brie et de Saint-Denis". Ses centres d'intérêts sont multiples : culture asiatique (sous presque toutes ses formes), Histoire, Histoire de l'Art, l'art en général, les nouveaux médias, l'art des jardins et aussi la mode et la beauté. Contact : sandra[at]toutelaculture.com

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