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« Si j’étais un homme… »: l’hypothèse polémique de Camélia Jordana

« Si j’étais un homme… »: l’hypothèse polémique de Camélia Jordana

15 janvier 2021 | PAR Lise Ripoche

Dans une interview pour l’Obs, Camélia Jordana a abordé la question du sexisme. Quelques uns de ses propos ont choqué certains médias, accusant tantôt la chanteuse de faire sa promotion grâce à un « féminisme facile », tantôt de « fanatique ». 

On ne compte plus le nombre de ces polémiques qui, tétanisées sur un mot ou une expression, provoquent de véritables déferlantes de réactions contradictoires, que l’on n’oserait appeler des « débats ». D’une telle manière qu’on ne sait plus si l’on doit se réjouir que le féminisme prenne enfin une dimension populaire ou si cette formule de reprises incessantes ne mène pas à la longue à une crispation des débats. En effet, il y a quelque chose dans la vivacité de réponses des rédactions (telles que Valeurs Actuelles ou Marianne) et la virulence tout azimuts de leurs propos qui tendrait à démontrer qu’il existe dors et déjà une irritation, ou tout du moins une tension, qui détermine en amont la manière dont seront reçus un certains types de discours.

« Si j’étais un homme, je demanderais pardon », voilà les quelques mots qui ont été retenus des propos de Camélia Jordana, et qui sont aujourd’hui le sujet central d’abondants commentaires sur les réseaux sociaux. Outre le fait que la chanteuse ne s’exprime ici qu’en son nom, et qu’il s’agisse là d’une hypothèse et non d’une contrainte, ce dont celle-ci témoigne est d’une capacité à se mettre à la place d’autrui. En effet, loin d’être la preuve d’une haine froide à l’égard des hommes telle qu’elle a pu être entendue, une telle hypothèse va en réalité dans le sens du propos plus général qui est tenu par la chanteuse, et qui soulève avec pertinence la question des masculinités. « Si j’étais un homme, je demanderais pardon, je questionnerais les peurs, et je prendrais le temps de m’interroger » ; il ne s’agit donc pas tant de se plier à l’exercice d’un pardon cherchant l’amnistie auprès de cette puissance auto-déclarée supérieure que serait le féminisme, mais bien de se réfléchir en tant qu’individu. De se poser les bonnes questions. Par exemple : pourquoi est-ce que je considère le fait de demander pardon comme quelque chose d’avilissant ?

La suite de la citation de Camélia Jordana reste pour autant problématique. « Car les hommes blancs sont, dans l’inconscient collectif, responsables de tous les maux sur Terre ». Il faut noter d’abord que la chanteuse sort du témoignage personnel pour passer au discours de portée générale, qui invite donc à être débattu. Ensuite, désigner un tel «inconscient collectif» c’est largement présumer de ce qui se structure fondamentalement nos sociétés. Enfin, si Camélia Jordana n’attribue pas la responsabilité de «tous les maux de la Terre» aux hommes blancs, l’aspect généralisant d’une telle déclaration, en plus de contenir une dimension raciste, détourne finalement le sens de son propos pour le faire ressembler à une vague pastiche de féminisme. Cette phrase particulièrement a été épinglée par le Licra (Ligue Internationale contre le Racisme et l’Antisémitisme) qui la qualifie de « déclaration inconsciente ».

Il demeure pour autant qu’une lecture attentive de l’interview de Camélia Jordana pour l’Obs aurait sans doute empêché la polémique de prendre. Camélia Jordana y tient un propos généralement nuancé, prenant position dans la lignée du féminisme pop, décomplexé, invitant à porter un regard critique sur les rapports de genre, faisant vœu d’entendre les hommes prendre la parole et témoigner de leurs propres expériences. A cet égard, l’album double Facile, fragile ayant été construit à partir de l’hypothèse « Si j’étais un homme », déploie bien les multiples facettes des rapports de genre. Elle y parle aussi bien depuis la place d’un homme qui ne veut plus faire semblant de ne pas avoir peur (Facile), que depuis le regard d’une femme qui aime les hommes (les Garçons) ou d’une autre qui est épuisée de se taire (Silence). Dès lors il faut comprendre que les hypothèses identitaires n’ont pas pour vocation à contraindre qui que ce soit, mais seraient plutôt une formule efficace pour parvenir à se comprendre. Inverser les rôles, changer de perspective pour enrichir notre vision des choses, loin d’être un programme de domination défend l’idée qu’il est toujours possible de partager et d’échanger…

crédit visuel: L. Larralde

 

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Lise Ripoche

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