Théâtre
Rébecca Chaillon, une leçon de féminisme

Rébecca Chaillon, une leçon de féminisme

20 mai 2022 | PAR Aurèle Poirier

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute est le dernier spectacle en date de Rébecca Chaillon. En représentation jusqu’au 20 mai au théâtre 13. Plus qu’une pièce de théâtre, une véritable Performance.

 

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, de Rébecca Chaillon, propose une réflexion sur la société. Il s’agit d’une remise en cause du patriarcat et d’une libération de la femme dans le sport, plus particulièrement dans le football. Le scénario présente douze personnes nées assignées femmes, pratiquant le football dans l’équipe des Dégommeuses ou ayant une pratique scénique du corps dans l’effort, qui se rencontrent sur un terrain commun, celui de la performance, sportive et artistique.

 

Une entrée fulgurante

Rebécca Chaillon est assise sur des gradins au centre de la scène. Des rambardes délimitent un terrain carré en terre. Du haut des gradins, l’artiste est assise, nue, enchaînant les bières et les cigarettes. Au moment où s’allume un écran pour diffuser un match de foot féminin, Rébecca entame des parts de pizzas apportées par un livreur. 

Dans un silence total, elle n’hésite pas à faire entendre des bruits de bouche et de digestion. Le public se sent partagé entre le rire et le malaise, pendant ce temps, Rébecca prend ses aises. Lorsqu’un retardataire arrive dans la salle, l’artiste le fixe du regard et ne le lâche pas des yeux. Cet ensemble compose une atmosphère à la fois gênante et complaisante. 

C’est alors qu’elle prend soudainement la parole, expliquant que le foot est un sport créé par des hommes pour des hommes. Ajoutant que être une femme est parfois, voir souvent difficile dans ce sport. Elle raconte son expérience avec le football, le fait que sur le terrain on ne lui passait jamais le ballon et qu’elle passait son temps à esquiver plutôt qu’a renvoyer la balle. Elle nous raconte son rêve… Celui d’être patineuse artistique, avec comme idole Surya Bonaly, la première (hommes et femmes confondus) à réaliser un salto arrière. Mais par provocation, Rébecca s’engage dans le football féminin dans l’équipe des dégommeuses. 

 

L’entraînement, une bataille mentale

La troupe se réunit sur le terrain, tandis que Rébecca Chaillon reste sur les gradins. L’échauffement commence, on s’imagine une routine de footing en forêt, l’équipe forme deux colonnes, lorsque la chef d’équipe s’exclame : « Branche », l’équipe se baisse, et lorsqu’elle s’exclame « trou », l’équipe saute. Pendant cette course d’endurance, une des performeuses établi une liste de toutes les discriminations et remarques sexistes dans l’univers sportif. On peut entendre notamment : « T’as tes règles tu peux pas faire faire sport, t’es énervée donc t’as tes règles, regarde ton physique comment tu veux réussir », etc. 

Le passage dans les vestiaires reste une étape obligatoire pour tout sport collectif. Ici, c’est l’opportunité de libérer le corps des femmes. Chaque performeuse se met dans le coin à droite de la scène. Il y a un déshabillage et rhabillage intégral répété une dizaine de fois. L’objectif est de montrer le corps féminin tel quel. C’est également une manière de rappeler à l’ère du numérique que le corps des actrices pornographiques n’est pas une « norme ». Encourager à « assumer son corps », et pour ce faire, quoi de mieux que d’être une femme et de faire pipi debout en plein milieu du terrain ? C’est en effet l’action qu’entreprennent les artistes du spectacle. Elles s’alignent devant le public, et en le regardant droit dans les yeux elles soulagent leurs besoins, d’un air de dire : « Et alors ? »

 

L’engagement

L’équipe se retrouve au centre du terrain. Les joueuses sont en arrière plan, le temps est figé, et les chefs d’équipes échangent un baiser. Puis elles commencent à s’embrasser passionnément, en se collant sensuellement, sans hésiter à se caresser le dos, les fesses, à s’aimer dans la simplicité. 

Face à cette scène, Rebécca chaillon prononce ce monologue :

« Tu savais toi, qu’avant pour engager, on ne se serrait pas la main, on s’embrassait. Si, je te jure, on se prenait dans les bras et on s’embrassait, on se mélangeait les équipes dans une bouche. On remuait les salives, les sueurs, les maladies. On s’engageait quoi ! On se souhaitait bonne chance d’un coup de langue. On n’était pas des pédés, pas des starlouzes, pas des tapettes, surtout pas, c’était ça être bonne joueuse. Se dire avant la fin qu’on s’aimait, quand bien même on allait se mettre sur la gueule. Alors évidemment, il n’y a que les capitaines qui avaient le droit, mais le baiser durait 4 min 44 en l’honneur des 44 joueur.se.s des deux équipes, 4 min 44 donc, de pur fairplay. Pas d’ambiguïté donc. l’ambiguïté n’existe pas. Dans le sport, pas de désir, quand je te tape dans le dos, quand je te saute dessus pour un but, quand je te porte et que ton sexe se frotte contre ma poitrine. Toutes ces
mains qui se touchent. Pas d’ambiguïté. » 

C’est alors que toutes les joueuses de l’équipe remplissent leurs bouches de sirop à la menthe et le recrache sur leur chefs d’équipes sans hésiter non plus à les fouetter avec leurs vestes. Il y a un rapport à la violence, à l’intolérance, de cette société qui baigne dans l’ignorance. Cette scène permet de mettre en lumière la haine. 

 

Un débat sur les clichés, un public sollicité

Comme à son habitude, Rébecca Chaillon casse le quatrième mur. Il y a cette volonté de questionner au plateau les discriminations dans le football, et donc à plus grande échelle dans la société. Sont ainsi abordés le racisme, le sexisme, l’homophobie… 

Il y a un jeu de questions réponses. La performeuse Elisa Monteil saisi un micro et se place aux côté du public, incarnant ainsi une journaliste qui réalise une interview. Elle interroge Rébecca, l’équipe, mais également le public. « Quelle est la différence entre Gouine et lesbienne ? » lance t-elle au public. « Gouine est un terme qui n’a pas le droit d’être employé par les hétérosexuels. » explique une spectatrice. L’échange de questions entre Rébecca Chaillon et Elisa Monteil repasse tous les clichés médiatiques sur l’orientation sexuelle. L’échange se termine par Rébecca Chaillon qui s’exclame : « L’homophobie n’est pas une opinion, c’est un délit ». 

 

Un rêve qui se réalise 

Le rêve d’une petite fille qui rêve de devenir patineuse artistique… C’était en effet le rêve qu’a évoqué Rebecca Chaillon au début de son spectacle. C’est le moment d’enlever la terre de la scène, de verser de l’eau et du savon et de laisser place à la grâce et aux paillettes.

Rébecca chaillon se met en scène dans une tenue à paillettes de gymnaste et réalise une chorégraphie rappelant le patinage artistique sur une piste savonnée. Il n’y a pas de paroles, l’acte prédomine tout le reste, sur une musique classique entraînante, le talent de Rébecca Chaillon rayonne de mille feux. A tel point qu’il vous laisse les larmes aux yeux. Suivre ses rêves malgré les critiques, avancer et s’assumer malgré les remarques rabaissantes… Voici la morale que nous pouvons donner au spectacle de Rébecca Chaillon, Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute

 

En somme, Rébecca Chaillon réussi à faire rire et réfléchir en mélangeant ironie, sarcasme et performance. Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute dénonce l’intolérance et le rejet de la différence. Le titre est un double sens, « la chèvre » est un terme sportif pour désigner un joueur inactif sur le terrain, surtout en football. La deuxième partie, « il faut qu’elle broute » fait référence à la réplique homophobe faite aux femmes, « qui broutent le gazon ». Il y a ainsi une animalisation de la femme. Et ce spectacle permet de justement se libérer, libérer la parole, pour ainsi s’élever au dessus de cette violence. 

Visuel :

 

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Aurèle Poirier

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