Théâtre
Carte noire nommée désir, Rébecca Chaillon prend le racisme par les racines

Carte noire nommée désir, Rébecca Chaillon prend le racisme par les racines

23 février 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Présentée deux soirs au Carreau du Temple pour le Festival Everybody, la pièce de Rébecca Chaillon nous a embarqués pendant près de trois heures au royaume des déconstructions. Un shoot d’antiracisme salutaire.

Les noirs d’un côté, les blancs de l’autre

Une annonce est faite dans la file d’attente : les personnes se considérant noires ou afro-descendantes sont invitées à venir prendre place sur deux rangs de chaises posées en fond de scène. Cet espace devient interdit aux blancs dans un renversement de l’Apartheid. Efficace. Sur scène justement, Rébecca Chaillon est recouverte d’une pâte tenace, comme de la chaux et elle récure le sol. Une autre fait de la poterie, des tasses à café visiblement. Le spectacle n’a pas commencé et déjà les images parlent. Ce qu’il y a de bien avec les stéréotypes racistes c’est qu’ils sont nombreux. De quoi faire un grand spectacle.

L’une lavera Rebecca de son obsession à faire blanc. Bebe Melkor-Kadior, Estelle Borel, Rébecca Chaillon, Aurore Déon, Maëva Husband (en alternance avec Olivia Mabounga, Ophélie Mac, Makeda Monnet et Fatou Siby) arrivent progressivement. Des cintres pendent des cordes qui deviennent des tresses de plusieurs mètres, extrêmement lourdes, accrochées aux cheveux de Rébecca Chaillon. Et elle va les porter. Les porter comme autant d’humiliations, autant de représentations débiles (« votre Felindra, votre Pépita ! ») et de publicités érotisant à l’extrême les corps noirs.

Noire et ?

Il y a évidement une table, car il y a à déballer. Il y a aussi une harpiste qui donne aux chansons zouks des airs lyriques (ndlr : à l’occasion regardez le clip de Fanny, « ancrée à ton port », c’est inouï !). De citations en mouvements (une scène de twerk mémorable !), le spectacle apparaît comme un manifeste indispensable.

Les huit interprètes racontent à leur façon les empêchements à être elles-mêmes, les attaques perpétuelles portées par les chansons et les publicités, dont celle qui donne son titre au spectacle, Carte noire nommée désir. En les accumulant, en les disant, elles assassinent les pensées doublement misogynes et racistes.

La mise en scène est un festival. Tout déborde, le café, la mousse, les gens. Le théâtre de Chaillon ne se fait pas dans la douceur, et pourtant, ici, paradoxalement, la revendication se fait, au fil du temps, conte. Elle avance vers un apaisement pour celles qui clament leur identité. La pièce devient totalement universelle, dans une communion totale. La dernière image d’une beauté folle, voit un arbre (symbolique) prendre vraiment racines sur scène. De l’humiliation de la première image à l’enracinement de la puissance de la dernière, Carte noire nommée désir nous entraîne dans un tourbillon où l’on rit et on pense, en même temps.

La pièce ne se donne malheureusement plus à Paris, mais en revanche, vous pourrez voir Sa bouche ne connait pas de dimanche, la performance de Rébecca Chaillon et Pierre Guillois pensée pour Le Sujet à Vif de la SACD et du Festival d’Avignon les 13 et 14 avril toujours au Carreau du Temple. Un « balance ton porc » très organique !

Visuel : ©Vincent Zobler

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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