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L’interview confinée (et engagée !) d’Alexandre Zeff : « Je suis conscient de faire partie des privilégié.e.s qui sont chez eux alors que tant d’autres sont obligé.e.s de prendre des risques pour conserver leur travail »

L’interview confinée (et engagée !) d’Alexandre Zeff : « Je suis conscient de faire partie des privilégié.e.s qui sont chez eux alors que tant d’autres sont obligé.e.s de prendre des risques pour conserver leur travail »

25 mars 2020 | PAR Julia Wahl

À la rédaction, une idée a surgi dans les boucles de mails : faire parler des artistes, leur demander « comment ça va » et comment ils vivent leur confinement, ce que cela provoque en eux. Aujourd’hui, l’acteur et metteur en scène Alexandre Zeff nous répond.

NB : l’emploi de l’écriture inclusive est une volonté de l’artiste.

Comment ça va ?

Je suis conscient de faire partie des privilégié.e.s qui sont chez eux alors que tant d’autres sont obligé.e.s de prendre des risques pour conserver leur travail. Cette phrase d’Audre Lorde  me revient comme un mantra : « Extérioriser la colère, la transformer en action au service de notre vision et de notre futur, est un acte de clarification qui nous libère et nous donne de la force ».

Avez-vous développé des astuces pour vaincre l’angoisse liée à l’isolement et à la situation sanitaire ?

Je n’ai pas d’angoisse liée à l’isolement. C’est même quelque chose dont j’ai besoin en temps normal.

En ce qui concerne la situation sanitaire, je pense surtout à celles et ceux qui sont au front et que j’admire. J’espère que cela permettra de revoir notre échelle de valeur. Les métiers qui sont au service de l’ensemble des citoyen.ne.s, et qui demandent un engagement humain total pour faire fonctionner notre société, devraient être non seulement beaucoup mieux rémunérés mais davantage considérés par tou.te.s. Ce sont les véritables héro.ine.s.

Vous êtes-vous découvert une passion pour une activité que vous ne pratiquiez pas ?

Une passion pour l’activité de ralentir : il me semble que cela permet non pas d’aller plus vite mais d’aller plus loin…

Vous tenez-vous régulièrement au courant de l’actualité ? Si oui, que vous évoque-t-elle ?

Je suis avec une très grande attention comment la pandémie évolue et comme beaucoup de personnes, j’essaye de démêler le vrai du faux des nombreuses informations contradictoires.

C’est assez éprouvant d’y voir clair.

La crise historique à laquelle nous sommes tou.te.s confronté.e.s démontre que notre société, qui se pavanait du haut de ses talons technologiques, peut facilement trébucher et sombrer en quelques jours dans le plus grand chaos. Son long manteau en soie capitaliste qui se déchire devant nos yeux, laisse apparaître, sous l’entaille béante de son vêtement, les multiples traces de coup sur une peau martyrisée.

Le personnel de santé manque toujours de masques alors qu’il risque sa vie pour sauver les nôtres, des éboueur.euse.s, des caissier.e.s, des pompier.e.s, des facteur.trice.s… sont obligé.e.s de travailler dans des conditions périlleuses pour conserver leurs maigres salaires !

Cette crise ne fait qu’intensifier les injustices sociales et nous oblige à les éprouver dans le temps du confinement. Prisonnier.re.s d’un être invisible, nous sommes à l’arrêt, et le moindre de nos mouvements peut nous être fatal. Nous sommes confrontés à un bouleversant paradoxe qui déstabilise nos esprits confinés : parce que nous étouffons, la terre respire à nouveau. Parce que nous mourons, la nature renait partout.

Comment imaginez-vous le monde à la fin du confinement ? 

J’espère que le surcroit de vie qu’entrainera la fin du confinement permettra de se contaminer les un.e.s les autres, non plus d’un virus mortel, mais de la joie de vivre ensemble.

Peut-être cet élan d’amour permettra une prise de conscience collective qui s’incarnera dans des actes concrets pour créer un monde plus respectueux des autres et de notre environnement.

Comment travaillez-vous durant cette période particulière ?

Je travaille par visioconférence avec mes collaborateur.trice.s. J’ai la chance malaisante de pouvoir écrire, lire, et regarder des films tout en essayant d’anticiper au mieux la reprise.

En quoi cette situation a-t-elle un impact sur vos projets de création ?

Elle va m’obliger à concentrer mon travail dans le temps mais j’ai encore quelques mois avant la création et je suis très bien entouré.

Quels sont vos projets pour « l’après » ?

Je vais mettre en scène l’adaptation du roman Tropique de la violence, de Nathacha Appanah, la saison prochaine. C’est une œuvre d’une puissance extraordinaire, notamment sur la situation de milliers de mineur.e.s isolé.e.s qui sont livré.e.s à eux même dans le plus grand bidonville de France, à Mayotte.

Ce sera un spectacle transdisciplinaire où théâtre, danse, vidéo, musique live et dimension plastique fusionnent dans un même souffle poétique qui interroge notre conscience citoyenne. 

En tant qu’artiste associé en résidence au Théâtre de la Cité Internationale, je suis actuellement directeur artistique du programme de cohésion sociale du théâtre. Il regroupe plus d’une vingtaine d’associations et structures (Lycées, Collèges, Centres d’hébergement d’urgence, association de mineur.e.s isolé.e.s, groupe d’amateur.trice.s, Centre pénitentiaire…) à travers toute l’île de France. Nous allons, le 19 septembre prochain, créer pour la première fois, un festival qui présentera le travail de toutes ces associations.

Avez-vous des informations sur la situation actuelle de ces mineur.e.s isolé.e.s, SDF et prisonnier.e.s ? On parle beaucoup de mutineries en prison actuellement…

Les mineur.e.s isolé.e.s avec qui je travaille sont à l’hôtel ou habitent chez des personnes en ville. Nous avons prévu d’organiser une visioconférence mais certain.e.s n’ont pas un accès direct à internet. La situation dans les prisons est tellement sensible et son équilibre si fragile que la crise que nous subissons doit créer un choc très complexe à gérer.  Ne plus avoir de contact, de visite ou d’activité en lien avec les autres doit être terriblement douloureux pour les détenu.e.s.

Visuel : photographie prise par Alexandre Zeff

 

 

 

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Julia Wahl
Après dix ans d'enseignement des lettres en lycée, je travaille actuellement à la compagnie de danse verticale Retouramont comme chargée de diffusion et de production. Auparavant, j'ai œuvré six mois à l'Action culturelle du Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette. A côté des ces activités professionnelles, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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