Fictions

Comme un loup en cage, mais avec toute la poésie de Nathacha Appanah

Comme un loup en cage, mais avec toute la poésie de Nathacha Appanah

22 août 2019 | PAR Marianne Fougere

Avec Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah confirme son statut de romancière puissante autant que discrète et délicate.

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

 

Quelle drôle d’idée que de commencer une critique par un poème ! Idée incongrue il est vrai, et ce d’autant plus que ne figurent pas sous ce poème le nom de son auteur ni le recueil duquel il est extrait…  Nous pourrions néanmoins répondre aux sceptiques que cette manière de faire a pour elle l’originalité que n’aura jamais une notice biographique introductive. D’ailleurs, on ne présente plus Nathacha Appanah qui avec Tropique de la violence, son roman précédent, a remporté pas moins de quinze prix littéraires. On ne présente pas plus Paul Verlaine qui, avec ce poème issu de Sagesse, a inspiré son titre à la romancière mauricienne.

Un monde sépare sans doute le poète au regard lucide croqué par Verlaine et l’adolescent « étrange à la peau dorée » mis en scène par Appanah. Pourtant,  une filiation se dessine entre l’immobilisme forcé du poète et l’enfermement en prison du jeune homme. Le regard du poète bute constamment sur des obstacles, le toit, l’arbre, même s’il efforce de les contourner. La vie de Loup – tel est le prénom du jeune homme – est un amas d’obstacles à l’image des pièces détachées que sa mère Phénix accumule. Toit et non maison, palme et non branche, le poète s’accroche aux détails comme Loup à son numéro d’écrou, aux bouts de papiers, aux bandes de tissu, aux petits sacs noirs qui jonchent la cour qu’il entraperçoit à travers les barreaux. Ciel, toit, arbre : le poète n’a pas d’autres repères que ces trois éléments. Loup a perdu tous ses repères depuis que sa sœur Paloma a quitté le domicile familial. La rejoindre coûte que coûte, quitte à braver l’interdit et conduire sans permis. Alors, dans sa cellule « Ecrou 16587 pense à ce poème appris quand il était à l’école, qui parlait du ciel par-dessus le toit mais ce n’est pas la même chose »…

Ce n’est pas la même chose car Appanah ne cache pas le malaise derrière un ciel si bleu et si calme, trop bleu et trop calme. Exclusion d’un enfant traversé de crises d’angoisse, remords d’une grande sœur, aspiration à la liberté d’une jeune fille devenue mère, la romancière noue ces trois thèmes à la manière du poète mais pour mieux retrouver, entre deux éclats de noirceur et de larmes, cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames. Dans un style marqué par la pudeur et la pureté des lignes de fuite et des sons (ballons, rebonds), elle livre un conte sombre mais poétique. Un superbe récit initiatique aussi, dédié à ceux qui luttent pour trouver une place dans le monde, à ceux qui souffrent d’être coincés dans ces lieux sombres où se tapit le diable, à ceux qui espèrent encore découvrir cet « endroit ouvert sur la mer, le ciel et la terre ». C’est pourquoi, nous ne pouvons résister à la tentation de terminer cette chronique par deux autres vers de Verlaine :

Va ton chemin sans plus t’inquiéter !

La route est droite et tu n’as qu’à monter

 

 Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, Gallimard, sortie le 22 août 2019, 128 pages, 14 euros.

Visuel : couverture du livre

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