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Fred Colby : « Si on ne meurt plus du VIH, apprendre sa séropositivité reste un traumatisme »

Fred Colby : « Si on ne meurt plus du VIH, apprendre sa séropositivité reste un traumatisme »

01 décembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Fred Colby est activiste dans la lutte contre le VIH depuis plus de 10 ans. Il a 39 ans, il est homosexuel et séropositif. Il vient d’éditer un témoignage très intime et pourtant totalement universel : T’as pas le sida j’espère ?. À l’occasion de ce 1er décembre 2020, nous avons parlé d’identité gay, de lieux de mémoire et des luttes contre la sérophobie.

Vous racontez surtout ici une histoire de l’homosexualité à la fin du XXe siècle : vos icônes, votre maman, votre manque de « virilité » comme vous l’écrivez en parlant des années collège. Au-delà de la question du Sida, vouliez-vous accompagner d’autres enfants et adolescents au moment où ils comprennent qu’ils sont homosexuels ?

Complètement ! Je pense que ce témoignage a comme fil rouge le VIH, mais au-delà, j’ai envie qu’il soit un témoignage sur ce que c’est que d’être gay aujourd’hui. Quelque part, il s’agit de laisser une image, une trace sur la manière dont moi j’ai découvert mon homosexualité et la sexualité gay.

Je cite des lieux – certains n’existent plus – que j’ai découvert lors de mon arrivée à Paris qui s’est couplée avec ma découverte du monde de la nuit. Je le fais un peu à la manière de Guillaume Dustan. Je me suis beaucoup inspiré de Dans ma chambre où il citait des lieux. À mon arrivé à Paris en 2003, plusieurs années après, et je suis allé chercher ces endroits. Il cite le Quetzal (ndlr bar gay du Marais), j’y suis allé.  Je rêve que des adolescents gays, aujourd’hui ou dans quelques années, prennent mon livre et se disent “ C’est quoi Le Dépôt (Ndlr bar, boite et cruising gay mythique du Marais) ? ”, “ C’était quoi la librairie Les mots à la bouche ? ”. J’ai envie de laisser une trace.

Vous dites qu’il n’y avait pas de figures positives pendant votre adolescence, à quel moment les choses basculent selon vous ? Le clip de Ru Paul, Super Model ? La visibilité qu’offre Madonna, ou bien plus tard ?

Je le cite dans le livre, et même si ça peut paraître bête, c’est d’abord la série Dawson avec le personnage de Jack qui fait son coming-out. J’étais au lycée et c’était la première fois que je voyais un mec mignon et qui n’était pas caricatural. Cela m’a donné la force de faire mon coming-out auprès de mes copines. Il faut entendre, particulièrement quand on n’est pas concernés que les minorités ont besoin de représentativité. Qu’on soit une personne racisée, une personne LGBT, une personne séropositive, on a besoin de se voir à la télé ou sur une affiche de pub. Ça normalise la chose et ça donne la force d’en parler à nos proches. Pour moi, ça a été une série télé. C’est propre à moi. J’avais 18 ans et je commençais à m’affirmer. Je n’ai jamais eu besoin d’une icône pour me libérer, je pense que la libération est vraiment venue avec le coming-out. La série Dawson c’était un prétexte. C’est une libération personnelle et une affirmation que j’ai faite et qui vient avec le temps.

« Trois mois après ». Je trouve cela essentiel que vous puissiez rappeler la durée d’attente d’un test il y a 20 ans. Là encore est-ce un combat, faire l’histoire du dépistage ? J’ai toujours l’impression qu’il y a un manque d’archives.

C’est pour ça aussi que j’ai écris T’as pas le Sida j’espère ? : pour avoir un témoignage contemporain. Les années 80 et 90 sont très documentées, mais pas les années 2000 et 2010. Pourtant, si on ne meurt plus du VIH, apprendre sa séropositivité reste un traumatisme. Il y a un gros besoin d’archivage. C’est une question dont les militants et les militantes LGBT se sont emparés depuis longtemps. Cela fait plus de dix ans que les militants se battent. Il n’y a pas jusque là de volonté politique de constituer ce fonds d’archives. Nous espérons qu’avec la mandature actuelle de la Mairie de Paris, cela va un petit peu bouger. Il y a un vrai besoin d’archives et pas que des archives des années 80. J’espère humblement qu’un jour mon livre fera partie des archives des années 2000-2010. 

Vous montrez bien la révolution qu’est la PrEP, mais elle ne protège pas des autres IST, pensez-vous que la capote est un outil du passé ?

La capote a toujours sa place. Aujourd’hui on a la chance d’avoir le choix, il y a la prévention diversifiée. Pourquoi moi j’ai milité pour la PrEP ? Dans ma communauté, la communauté gay, nous sommes très touchés par le VIH, on représente environ 40% des nouvelles infections alors qu’il n’y a pas 40% de la population qui est gay. Il y a une disproportion du VIH dans la communauté gay. Entre autres parce que le préservatif est moins utilisé, parce qu’on a plus de partenaires, la sodomie est une pratique plus à risque. Qu’est ce qu’on fait par rapport au préservatif ? Les associations étaient plus dans un discours d’injonction. C’est-à-dire “mettez une capote”, “sortez couvert”. L’injonction ne marche pas en termes de prévention. Cela ne fonctionne pas parce que chacun fait ce qu’il veut dans l’intimité d’une backroom ou d’une partouze. Il y a aussi ceux qui prennent des drogues, etc… Qu’est ce qu’on fait par rapport à ces pratiques ? Il y a deux solutions : soit être dans un discours moralisateur, soit  proposer le choix. La PrEP c’est le choix. Son avantage, même elle ne protège pas des IST, c’est qu’elle protège parfaitement du VIH. Et ça inscrit les personnes qui la prenne dans un parcours de santé global:  faire un test de dépistage complet VIH-IST, tous les trois mois et être vacciné Hépatite B et Méningocoque. Ce que je trouve intéressant aussi avec la PrEP, c’est que son arrivée a permis de construire des passerelles avec les personnes séropositives. Aujourd’hui, n’importe quel mec sous PrEP sait ce que c’est que la trithérapie. Les molécules de la PrEP en font partie. Il sait ce que c’est une charge virale indétectable, il est plus informé que la population globale sur le VIH.  Ce que je constate sur les applications de drague c’est que les mecs sous PrEP sont moins sérophobes que les autres parce qu’ils sont mieux informés.

La capote fait partie d’un éventail de possibilités avec la PrEP. Prendre la PrEP ça ne veut pas dire arrêter d’utiliser un préservatif. Beaucoup prennent les deux. La PrEP, ça peut-être une sécurité supplémentaire. Les deux ne s’opposent pas. Je ne fais pas de hiérarchie de prévention. Le plus important c’est de laisser le choix aux gens, de les informer pour qu’ils puissent eux-mêmes décider pour eux par rapport à leur vie et leurs pratiques.

Le Sida du XXe siècle est devenu un objet culturel (Les Idoles de Christophe Honoré et 120 battements par minute), pensez-vous que cela permet de réveiller sur ce passé proche ?

Pour moi le film 120 battements par minute est primordial. Le problème c’est qu’on est en 2020, le film se passe en 1995, il y a 25 ans. Ce qui me pose souci, c’est qu’aujourd’hui le grand public qui va voir se film qui se termine de façon dramatique, va associer le VIH à ce film. Mais comme ils ne sont pas informés de l’avancée des traitements, cela génère la stratégie de la peur. Ce que j’aimerais bien aujourd’hui, ce qui me ferait plaisir en tant que séropo c’est de voir une fiction avec une personne séropositive qui le vit bien. Une personne d’aujourd’hui qui est sous traitement, une femme qui a un enfant, un couple séro-différent, etc… ça, c’est quelque chose qui manque cruellement. Ça manque et je pense que ça ferait du bien à beaucoup de séropos. Pendant des années on a eu Philadelphia qui est un tire-larmes hollywoodien. C’est un très beau film, mais c’est très pathos, et ce qui me gène c’est que par exemple, pour mon frère, qui ne connaît rien de la réalité du VIH, tout se résume à Philadelphia. C’est totalement en décalage avec les avancées thérapeutiques. Voir un film qui parle d’aujourd’hui, ça ferait du bien.

Sortons de votre témoignage pur. Aujourd’hui quelles difficultés rencontre un séropo dans le monde du travail et dans sa vie personnelle?

Aujourd’hui, il y a plusieurs formes de sérophobies. Par exemple, il existe une sérophobie à l’embauche dans certains métiers. Il est interdit d’être pompier, policier ou militaire : c’est interdit. Cela n’a plus aucun sens aujourd’hui vu l’efficacité des traitements. Je donne un autre exemple. Il est très  difficile de souscrire un prêt immobilier, car un séropositif devra payer des surprimes de folie parce que les assureurs ne sont pas à jour sur les traitements VIH. Pour eux l’acronyme VIH signifie l’assurance d’une mort précoce. Il y a parfois aussi la sérophobie médicale. Lors d’une enquête en 2015, AIDES a fait du testing ; ils ont appelé des dentistes et un dentiste sur 3 refusait de manière déguisée de recevoir une personne séropositive. La sérophobie qui est la plus compliquée se trouve dans les rencontres amoureuses. C’est compliqué de faire des rencontres amoureuses, sexuelles. Deux Français sur trois refuseraient d’aller à un rendez-vous amoureux avec une personne séropositive. Ce qui est le plus compliqué aujourd’hui c’est la vie affective. Il y a beaucoup de séropos seuls qui ont peur de faire des rencontres.

Vous êtes activiste dans la lutte contre le Sida depuis dix ans. Quels sont les combats  que vous menez et les actions politiques que vous demandez ?

Quand je lis activiste, je pense à une forme de haut-parleur pour faire passer des messages. Je me considère comme une personne privilégiée dans le sens où j’ai une parole libre. Je n’ai pas de pression familiale, sociale, professionnelle, je peux parler très librement de ma sexualité et de ma séropositivité. Je me rends compte que c’est quelque chose de précieux. J’essaie de me servir de cette liberté pour faire passer des messages. Je ne me considère pas comme un porte-parole des séropos, pas du tout ! Mais, il y a des messages à faire passer au grand public et je peux parfois servir de haut-parleur. Beaucoup de séropos m’écrivent en privé pour me dire que ça leur fait du bien parce qu’eux ils ne peuvent pas en parler à cause de leur boulot, de leur famille… Ce privilège, je dois m’en servir et c’est pour ça que je témoigne souvent, que j’ai écrit ce livre, que j’ai fait un blog. Aujourd’hui mon message principal est que les gens arrêtent d’avoir peur des séropos. Je veux leur montrer qu’on peut être séropo et heureux. Parce que souvent dans les campagnes d’information on joue sur la stratégie de la peur en disant “allez vous faire dépister sinon vous allez mourir, VIH = Sida = mort”. Moi je leur dis non, allez vous faire dépister et si vous êtes séropo ce n’est pas la fin du monde. On a des traitements  efficaces aujourd’hui qui offrent une espérance de vie normale. Quelquefois, certains me reprochent de banaliser le VIH, oui et alors ? Ma vie est très banale, pourquoi je devrais dire que je souffre alors que je ne souffre pas. Je suis en bonne santé. Je suis en couple séro différent, mon mec est séro négatif. On ne met pas de capotes parce que j’ai un traitement qui permet de ne pas transmettre le VIH. Tout cela il faut pouvoir l’entendre. Je ne dis pas que c’est facile pour tout le monde, mais aujourd’hui cela serait bien d’entendre un discours réel. 

Fred Colby, T’as pas le sida j’espère ?! Un parcours de vie de la sérophobie à la sérofierté. Préface  de Jean-Luc Roméro-Michel, Librinova, octobre 2020, pour le commander, c’est ici.

Visuel : © Fred Colby

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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