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Eve Plenel, directrice de Paris Sans Sida : « Notre discours pour les plus jeunes est de décorréler le préservatif du Sida »

Eve Plenel, directrice de Paris Sans Sida : « Notre discours pour les plus jeunes est de décorréler le préservatif du Sida »

18 décembre 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le 14 février, le fonds LINK organise Paramour, le bal, une fête de charité dans les salons de l’Hotel de Ville. L’objectif est de rendre Paris vide de Sida en 2030. Lors de la conférence de presse de l’événement. Nous avons rencontré Eve Plenel, la directrice de Paris Sans Sida.

 Est-ce que vous pouvez me parler de Paris sans Sida, depuis quand ça existe et quelle est sa mission ?

Paris sans Sida, au départ en 2015, c’est une initiative de la mairie de Paris dans le cadre d’une mobilisation internationale des grandes villes pour mettre fin à l’épidémie de Sida. Il y a un réseau des villes mondiales engagées pour mettre fin à l’épidémie de VIH d’ici 2030, l’objection c’est zéro nouvelle infection, zéro stigma, zéro discrimination. Ce sont des objectifs à la fois très ambitieux mais réalistes au regard des outils qui sont disponibles aujourd’hui pour lutter contre l’épidémie. Pendant longtemps il y avait un outil qui était le préservatif et aujourd’hui on a une diversité de solutions pour se protéger, pour se dépister et pour que les personnes vivant avec le VIH vivent en bonne santé et normalement puisque les traitements contre le VIH permettent à la fois de vivre correctement et de ne pas transmettre à ses partenaires sexuels le virus. Ça c’est le contexte dans lequel le mouvement a été lancé. Aujourd’hui Paris sans Sida c’est une association créée par la ville de Paris et des personnalités engagées. Je suis la directrice générale de cette association, et il y a un côté start up. Notre ambition n’est surtout pas de rajouter une association dans l’ensemble des acteurs de la lutte contre le VIH qui sont nombreux, structurés, engagés depuis des années, il y a un tissu associatif et militant très important et historiquement essentiel au niveau mondial à Paris, 120 battements par minute a rappelé cette histoire-là, donc nous on vient pas rajouter une couche mais fédérer et organiser les acteurs parisiens, qu’il s’agisse des associations, des médecins, des réseaux de patients, de l’hôpital, des centres de dépistages, de l’ensemble des services engagés pour qu’ensemble on converge vers la fin de l’épidémie en adoptant les bons messages et les bonnes solutions.

Quelles sont les grandes nouveautés cette année sur la prévention, la distribution de capotes, qu’est-ce qui se passe à Paris en ce moment ?

Les deux grands événements de début décembre c’était deux annonces : au niveau national la ministre de la santé Agnès Buzyn a annoncé le remboursement des préservatifs sur ordonnance qui était une revendication de l’association depuis longtemps, et au même moment, avec l’assurance maladie, nous on a annoncé la possibilité d’aller faire un test de dépistage gratuitement, sans ordonnance, dans les laboratoires, à partir du 1er juillet 2019 à Paris et à Nice, n’importe où et à n’importe quelle heure.

Comment vous expliquez que jusqu’à aujourd’hui, aller se faire dépister restait compliqué ? 

On est dans une situation paradoxale en France : à la fois la France a été très en avance sur l’offre de prévention et de dépistage : la France a été un des premiers pays à mettre en œuvre des programmes d’échange de seringue, à mettre en place des distributeurs de préservatifs, à faire à l’époque le préservatif à un franc et les centres de dépistages anonymes et gratuits. Et puis c’est comme si on c’était arrêté là et que le système n’avait pas évolué en même temps que les besoins et que l’épidémie. Aujourd’hui par exemple les recommandations officielles du ministère de la santé c’est que les hommes homosexuels sont encouragés à se tester tous les trois mois. Mais à Paris, tel qu’est organisé le système de santé, aller chez son médecin tous les trois mois pour avoir une ordonnance pour ensuite aller au laboratoire pour ensuite aller voir ses résultats, c’est infaisable, ou sinon aller au centre de dépistage gratuit mais où il faut aller faire la queue, etc.
Désormais il y a l’autotest, mais qui n’est pas remboursé même avec une ordonnance. Il est moins cher maintenant, entre 10 et 28 €. On a distribué 20 000 autotests gratuits au cours de l’année 2018, et rien que pour la semaine de la journée mondiale de lutte contre le sida, on a mené l’opération ‘le test est dans le sac’, on a distribué 12 000 sacs dans lesquels il y avait des préservatifs, un autotest et de l’information sur la prévention pour les parisiens.

Il y a deux questions qui se posent sur l’autotest – il y a cet aspect compliqué d’être seul chez soi ou en club et de découvrir la nouvelle du siècle, il faut gérer l’après, et la deuxième question c’est sur le développement de la Prep, qui ne protège que du Sida.

Sur l’autotest, c’est une crainte fictive qui ne s’est pas vérifié dans la réalité, c’est-à-dire que les gens qui font la démarche d’aller acheter un autotest se sentent prêts à recevoir le résultat. On n’a jamais vu quelqu’un se jeter par la fenêtre de panique et d’angoisse. Par ailleurs, l’autotest est en vente libre en France depuis septembre 2015, ça fait trois ans donc on commence à avoir du recul, il est accompagné d’une notice très claire avec le numéro de Sida Info Service qui oriente et permet à la personne d’être tout de suite prise en charge au bon endroit dans un centre de dépistage, dans un service hospitalier. Donc globalement, il a trouvé un public modeste mais qui sait s’en servir et se sent en capacité de le gérer et pour les personnes qui ont une sexualité exposante, c’est la solution simple et facile.

Les centres de santé sexuelle c’est pour Paris seulement ou ce sera pour l’ensemble de la France et quand est-ce que ça ouvre ?

Il en existe déjà. Les centres de dépistages anonymes et gratuits ont évolué en 2016, c’est une réforme nationale du ministère de la santé. C’est devenu des Centre Gratuit d’Information de Dépistage et de Diagnostic et normalement les missions de ces centres c’est de couvrir l’ensemble du champ de la santé sexuelle. Le VIH, les IST mais aussi la contraception, la contraception d’urgence, le repérage des violences, les problèmes d’égalité dans le couple, toutes les problématiques autour de la sexualité. Selon les centres, ils ont plus ou moins élargi leur offre, mais à Paris il y a deux centres de santé sexuelle communautaire gay, et d’ici un mois ouvre à l’hôtel-Dieu un centre de santé sexuelle généraliste qui aura l’ensemble des compétences.
La Prep ne protège que du VIH, et protège très bien, donc quand on sait qu’il y a 2 à 3 nouvelles infections par le VIH par jour à Paris, que 2 sur 3 concernent des hommes gays, que plus de la moitié des hommes gays qui vivent avec le VIH l’apprennent plus de deux ans après leur infection. En deux ans si on a pas mal de partenaires ça laisse beaucoup de temps pour avoir des transmissions secondaires à d’autres personnes. Je suis convaincue que la prep c’est une solution indispensable, individuellement et collectivement, qu’on en a besoin, que c’est un outil simple, pratique et qui libère autant que la pilule a pu libérer. Évidemment, si on opte pour la prep en abandonnant totalement le préservatif, vu qu’il y a des épidémies de chlamydia, de syphilis, qui reprennent depuis plusieurs années, on est plus exposé. Mais les épidémies d’IST ne sont pas corrélées à la prep. Elles sont corrélées au fait que depuis une dizaine d’années on peut rencontrer avec les applis de rencontre, faire du sexe rapidement, donc quand on regarde les courbes de ces épidémies d’IST, et qu’on met les dates de l’arrivée de Facebook, grindr, tinder, meetic, c’est très corrélé à des modes vies dans lesquels on fait plus de sexe avec plus d’inconnus, qu’on soit hétéro ou homo.
Les personnes qui prennent la prep sont des gens qui de toute façon n’avaient pas un usage consistant des préservatifs à 100%. Le VIH c’est quand même un traitement à vie, très lourd… Toutes les autres IST se soignent.

Les jeunes  hétéros pensent que le sida c’est une maladie du passé, et des quinquas pour qui chausser un préservatif reste une atteinte à leur virilté ! Nous somme  encore dans un monde où il faut convaincre les hétéros de se protéger. Donc quel message Paris sans Sida a pour les gens qui ne font pas partie des populations ciblées ?

On a un discours qui est nuancé. A Paris, 9 nouvelles infections sur 10, c’est soit des hommes homosexuels soit des personnes nées en Afrique subsaharienne. Donc on mentirait si on disait que le sida concerne tout le monde. Le SIDA discrimine très fortement ces populations-là. C’est une discrimination qui vient s’ajouter aux autres et où l’exclusion se potentialise et augmente l’exposition au VIH. Donc ne pas dire cette réalité ou faire comme si tout le monde était concerné au même niveau, se serait entretenir la discrimination, on fait comme si on était tous égaux face au VIH et donc on ne s’adresse pas aux besoins spécifiques des hommes gays ou des migrants. Je suis assez claire là-dessus. Les jeunes hétérosexuels ne sont pas tellement concernés par le VIH. En revanche, ils sont concernés par plein de problématique pour leur santé sexuelle. L’égalité fille/garçon, la maîtrise de sa sexualité, la possibilité de négocier le sexe que je veux, quand je veux et avec qui je veux, tous les enjeux autour du consentement, et puis, des IST, pour les jeunes filles des chlamydias qui sont un risque de stérilité, la syphilis qui reprend dans toutes les couches de la population, et puis globalement une sexualité pas épanouie ou pas consentie. Donc plutôt que cibler les messages exclusivement sur le VIH, je pense que ce qu’il faut dire aux jeunes hétéros, c’est pour prendre soin de vous en général, il faut adopter des réserves de protection pour votre sexualité, et le préservatif c’est un outil de pouvoir sur sa sexualité. Comme on le voit dans notre vidéo, ça peut être un outil ludique, de plaisir. C’est le meilleur outil contre les grossesses non-désirées, c’est un contraceptif formidable, un outil simple, pas cher. Notre discours pour les plus jeunes est de dé-corréler le préservatif du SIDA. Avant qu’on lance le programme, la mairie de Paris distribuait beaucoup de préservatifs le premier décembre et depuis on a changé notre fusil d’épaule en disant le préservatif faut le promouvoir toute l’année, pour la journée mondiale de la contraception autant que pour la journée mondiale du SIDA et en revanche, le jour où on parle du VIH on va aussi parler du dépistage, de la prep, etc. Faire peur aux jeunes hétéros avec le VIH pour qui c’est totalement abstrait, ce n’est pas très opérant.

Le reste de l’année à part le 1er décembre, quels sont les moments forts ?

Ça fait deux ans qu’on existe. C’est le bilan des deux premières années que vous avez là. On a des campagnes toute l’année mais qui sont en dessous des radars pour le grand public parce que c’est des campagnes sur des zones de rencontre gay. On fait de l’achat sponsorisé sur les réseaux sociaux, des messages sur les applications de rencontre, toute l’année en direction des communautés gays, et parallèlement on développe des contenus pour les diasporas africaines qui vont être diffusés vais des réseaux, des régies publicitaires qui sont dans les boutiques lycamobiles, dans les commerces communautaires, etc. Par ailleurs, ce qu’on a crée avec la ville de Paris c’est de remettre le VIH comme un bruit de fond dans la vie des parisiens. On a fait une grande campagne d’affichage dans l’été 2017, mais après ça, actuellement, vous regarderez, dans tous les panneaux digitaux de la ville de Paris, il y a des messages sur le VIH au quotidien qui donnent les infos concrètes, locales : les horaires de votre piscine et ceux de votre centre de dépistage. On a aussi des moments forts. Le prochain sera autour de la fin mars pour la journée mondiale de la visibilité trans, on va annoncer des choses autour de l’inclusion des communautés trans à Paris, l’événement suivant sera autour des Solidays avec j’espère, une campagne de lutte contre la sérophobie, et puis le 1er juillet 2019 on va lancer ce dépistage direct au labo. Il y aura une mobilisation de campagne en direction des parisiens pour qu’ils sachent comment ça marche et qu’ils y aillent.

Visuel: ©Yaël Hirsch

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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