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Cinq ans après, toujours Charlie ?

Cinq ans après, toujours Charlie ?

07 janvier 2020 | PAR Hortense Milléquant

Cinq ans après l’attaque de Charlie Hebdo, le journal satirique sort un numéro commémoratif intitulé « Nouvelles censures… Nouvelles dictatures ».

Le 7 janvier 2015, les frères Kouachi s’introduisent dans les locaux de la rédaction, armés de kalachnikovs. Ils y assassinent douze personnes dont les dessinateurs Cabu, Charb et Wolinski. Cinq ans après les faits, un hommage est rendu aux victimes de cette tragédie.

Au lendemain de ces événements, une vague humaine se déclare « être Charlie » et brûle des cierges et brandit des crayons en signe de ralliement en faveur de la liberté d’expression. En témoignage de soutien, les lecteurs mettent la main à la poche, Charlie Hebdo, alors en grande difficulté financière, récolte quinze millions d’euros pour son numéro exceptionnel du 14 janvier 2015. Les dons et les abonnements affluent également, mais aujourd’hui les ventes en kiosque sont retombées même si le journal compte 30 000 abonnés (deux fois plus qu’avant les attentats).

Mais à présent, cet engouement à être Charlie est parfois remis en cause.
Souvenez-vous, l’indignation que les dessins de Biche parodiant le slogan de l’armée « J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot » ont suscitée, au lendemain de la collision de deux hélicoptères qui coûte la vie à treize soldats de l’opération Barkhane. Le caricaturiste Riss a, par la suite, reconnu « l’importance du travail (des) soldats français pour lutter contre le terrorisme » et a présenté ses condoléances aux familles endeuillées.

Quoi qu’il en soit, Charlie Hebdo sort un numéro spécial aujourd’hui.
La une signée Coco symbolise les réseaux sociaux qui écrasent méchamment un dessinateur. Dans son éditorial, Riss, devenu directeur de la rédaction, donne le ton.
Il fustige les « nouveaux gourous de la pensée formatée » : « Hier on disait merde à Dieu, à l’Église, à l’état, aujourd’hui, on doit apprendre à dire « merde » aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et aux blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école ». Il poursuit : ces nouveaux censeurs « se croient les rois du monde derrière le clavier de leur smartphone » et « les flammes de l’enfer d’autrefois ont laissé la place aux tweets délateurs de maintenant ».
L’avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, quant à lui parle des « mille et une manifestations du tyranniquement correct ambiant » qu’il dit réprouver.

Et ce n’est pas Reporters sans frontières qui va les contredire, selon son Classement mondial de la liberté de la presse 2019, la France n’obtient que la 32e place dans le Classement, derrière l’Afrique du Sud.
Alors dans ce pays qui se targue d’être le berceau des droits de l’Homme, quel avenir attend la caricature et plus généralement le dessin de presse ?

Il faut rappeler qu’il s’agit d’un genre historique en France qui apparaît au XIXe siècle alors que la presse écrite prend son essor. C’est à cette époque que Daumier représente Louis-Philippe sous forme de poire et que Charles Philipon crée le journal Charivari, considéré comme le premier quotidien illustré satirique du monde.
Cette tradition du dessin de presse est parvenue jusqu’à nos jours.
Ainsi, Jacques Faizant, mort en 2006, nous a livré ses histoires de vieilles dames dans Paris Match, et a notamment aussi collaboré avec Le Point ou encore Le Figaro.
Le dessinateur Plantu, également président de l’association Cartooning for Peace, travaille encore aujourd’hui pour Le Monde.

Le sort du dessin de presse semble aujourd’hui incertain.
En 2019, le New York Times publie sans autorisation un dessin emprunté au dessinateur portugais Antonio Moreira montrant Donald Trump avec une kippa. La caricature est immédiatement jugée antisémite, le journal annonce dans la foulée l’abandon de publication de dessins de presse dans son édition internationale, différents journaux à travers le monde lui emboîtent le pas.
Et si 2019 est l’année de cette décision, elle est également celle de la Déclaration pour la reconnaissance du dessin de presse comme un droit fondamental publiée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de presse célébrée par l’UNESCO à Addis-Abeba en Éthiopie, reste à savoir si les discours seront suivis des effets escomptés par ses rédacteurs. Et, cette même année, le père du Petit Nicolas, Jean-Jacques Sempé fait paraître un nouvel album illustré Sempé 100 dessins pour la liberté de la presse. Alors même si certains craignent la disparition de ce genre et avec elle une muselière à la liberté d’expression, les dessinateurs de presse sont déterminés à ne pas se laisser faire.
Il faut, en outre, évoquer un nouveau procédé : à l’heure où les médias ont changé de support, peut-être que ce métier va également évoluer. Ainsi, l’émission 28 Minutes, diffusée sur Arte et présentée par Élisabeth Quin, requiert les services de la caricaturiste Coco qui croque l’actualité sur le vif. Il ne s’agit, certes, que d’une pratique marginale à l’heure actuelle, mais elle pourrait peut-être contribuer à perpétuer la tradition.

 

Visuel : © Flickr

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Hortense Milléquant

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