Yoann Bourgeois, Jaco van Dormael et Jean-François Sivadier au Printemps des Comédiens

11 juin 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Alors que le Printemps des Comédiens souffle cette année ses 30 bougies, avec plus de 30 pièces et morceaux de création choisis, Toute La Culture était au Domaine d’O, quelques jours après l’ouverture des festivités pour déguster sous les pins des moments de théâtre et de performance inouïs. Au programme de ce vendredi 10 juin 2016 alors que 8 pièces jouaient en même temps dans le Domaine : Une réflexion de Yohann Bourgeois sur le point de suspension, une mise en scène cinématographique des mains par Jaco van Dormael et un Dom Juan fidèle à l’impertinence du personnage de Molère par Jean-François Sivadier. C’est parti!

C’est sous un temps changeant qui oscillait entre averses franches et lumière d’été que cette soirée douce au Domaine d’eau s’est tenues. Après avoir bu un verre de vin blanc dans la pinède, nous avons gagné une des allées majestueuse du lieu, où Yoann Bourgeois et ses complices, Marie Fonte, Mathieu Bleton et la harpiste Laure Brisa nous avaient préparé 4 petites pièces de réflexion sur la notion d’équilibre sous le titre « Tentatives d’approche d’un point de suspension« . Alors qu’on attend avec impatience « Minuit et demi » programmé cette saison 2016/2017 au Théâtre de la Ville, le co-directeur du CCN de Grenoble a commencé dans une scène implantée dans la verdure avec un jeu d’équilibre sur le jonglage. C’est sur un rythme battu par le métronome puis relayé par la musique de Bach que le « Joueur » a fait tourbillonner trois balles blanches, devant les grands yeux du public installé sur des tapis au sol, au premier rang duquel les enfants retenaient leur souffle pour suivre le vol des objets. Alors que quelques premières gouttes de pluie ont commencé à se faire sentir, le public a suivi Yoann Bourgeois un peu plus loin, où la gracieuse Marie Fonte en talons et jeans, était déjà attaché à une balance de levité. Jouant avec le poids de son corps, elle a fait des envolées dignes d’une trapéziste dans un ballet qui a suspendu son corps mais également le souffle du public complètement silencieux tandis-que la voix de Barbara Bonne chantait le « Auf dem wasser singen » de Schubert. Brève, la troisième scène mettaient en avant les deux circassiens dans un numéro de bras de fer entre eux et contre un mobilier défectueux, qui oscillait entre danse et cirque. A cause de la pluie, Yoann Bourgeois a dû repousser la quatrième et dernière saynète de son spectacle et a plutôt enjoint 30 des spectateurs à effectuer sous ses ordres doux un exercice pour mieux comprendre sa recherche sur le point d’équilibre. Nous nous sommes retrouvés deux par deux assis sur des chaises, l’un levant les deux pieds avant de la chaise de l’autre pour le porter au point ou son corps ne pèse plus et où on peut le tenir en tension dans l’air en effleurant à peine ses genoux de la pulpe des doigts. Un exercice de méditation et de confiance qui a ancré dans les corps des participants la tension à l’origine de ce spectacle sur le « point de suspension ». Enfin, le soleil une fois revenu, Yoann a solennellement enfilé une veste et le clou du spectacle a été le très esthétique jeu de « fugue/trampoline » où le joueur et un Mathieu Bleton habillé en double se sont jetés à corps perdus sur un trampoline pour retrouver l’équilibre sur leurs pieds dans un structure géométrique magnifique et très significative su travail de Yoann Bourgeois. Le spectacle s’est terminé au milieu de la nature dans des tonnerres d’applaudissements et a lancé chez tous un processus de réflexion sur la suspension qui s’est poursuivi bien après le spectacle.

A 19H30, en vue d’une longue soirée, il était temps de dîner sous les pains d’un plateau équilibré choisi au restaurant-cantine très convivial du Domaine d’O. A 20 h pile avait lieu – en intérieur cette fois-ci- la première de « Cold Blood », le nouveau spectacle du cinéaste belge expérimentant son art sur scène, Jaco van Dormael. Après le succès de son premier spectacle qui a donné son nom à sa compagnie Kiss & Cry, Dormael a décidé de poursuivre son travaille avec la chorégraphe Michèle Anne de Mey sur la projection en temps réel de mouvements saisis en miniature par la caméra. Sur un texte ironique du styliste et auteur belge Thomas Gunzig, Cold Blood est une jolie réflexion sur la mort et l’illusion de la vie qui raconte 7 décès possibles et fait évaluer le prix considérable de la survie. Sur scène : un grand écran se surélève pour laisser le public voir « comment c’est fait ». Sur une BO impeccable où  Schubert côtoie David Bowie et Lou Reed, des ballets de mains et des doigts en vadrouille sont saisis dans des décors miniatures fous par des caméras qui circulent sur des rails de studios pour faire vivre en 2D tout un monde onirique et chorégraphique. Les mains des danseurs virevoltent au volant de voitures miniatures, d’avions prêts à se crasher ou de jungles sauvages qui signifient la vie. Alors que les mains de deux danseurs reproduisent sur un piédestal rouge le Bolero de Ravel par Maurice Béjart, le public lui-même se trouve projeté sur grand écran – dans son propre rôle. Aussi beau que virtuose, le spectacle de 1h20 emporte l’aval du public qui découvre le travail scénique du réalisateur de Toto le héros et du Tout Nouveau Testament sur scène. En revanche, ceux qui ont vu « Kiss & Cry » apprécient le spectacle mais restent peut-être un peu plus sur leur faim tant le premier spectacle paraissait innovant et porter un message urgent et plus complet…

Il a fallu attendre 22h40 pour que la dernière partie de la soirée ait lieu en plein air, avec le Dom Juan de Molière interprété par l’extraordinaire Nicolas Bouchaud et mis en scène avec ce qu’il faut d’adaptation pour pleinement respecter l’oeuvre et son temps par Jean-François Sivadier. Sur fond d’astres fous, de rideaux transparents qui font trembler le décor aussi surement que la stature du commandeur et avec des costumes aux couleurs fortes, ce Dom Juan de 2h30 assumait pleinement la face picaresque qui a inspiré sa pièce à Molière. Le pari le plus difficile était de passer du comique de la séduction grossière au tragique du défi à Dieu et – tant dans le phrasé alsacien des paysans que dans le désastre du noir qui tombe sur l’immense scène de l’amphithéâtre d’O- le metteur en scène tient parfaitement le bon équilibre. On parle castillan, on parle comme au 21e siècle aussi dans les libertés que cette mise en scène du Dom Juan prend avec Molière. Mais le respect profond de l’oeuvre est là, vivant et persuasif. Attention si vous allez ce soir voir le spectacle à 22h, couvrez-vous bien, le froid tombe d’un seul coup sur le domaine d’eau et les heures de spectacles après minuit sont plus que  fraîches!

Il est 1h quand nous quittons le Printemps des Comédiens, assez bouleversés par une soirée riche, diverse et forte en émotions comme en odeur de pin. Le week-end de théâtre continue à Montpellier et ce samedi 11 juin, la version intérgrale de « 4×11″ de Alain Françon se donne en centre-ville. On vous en parle dès demain dans Toute la Culture.

visuels : Photos officielles / Cold Blood (c) Julien Lambert


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