Théâtre

« Le marteau et la faucille » : attention au passage d’un songe

« Le marteau et la faucille » : attention au passage d’un songe

07 juin 2019 | PAR Philippine Renon

Pour le Printemps des Comédiens, Julien Gosselin montrait Le Marteau et la faucille, une nouvelle de Don Delillo qu’il avait insérée en guise d’intermède à son gigantesque Joueurs, Mao II, Les Noms. Présenté à Avignon l’an dernier, ce monologue d’une heure reprend toute sa couleur, à l’Agora de Montpellier, et met parfaitement en valeur un texte entraînant, brûlant d’actualité.

Débarquée en France, et dans l’imaginaire du metteur en scène, via les colonnes de Libération, en décembre 2010, cette nouvelle de l’américain Don Delillo (traduite par Marianne Véron) est un récit carcéral. Mais rien à voir avec la prison filmée par Jacques Audiard dans Un prophète. Ici, Jarold est col-blanc parmi les col-blancs. Si l’on ne sait pas vraiment ce qui l’a fait enfermer, on devine une histoire de gros sous, puisqu’il était financier. Rapidement, un programme télévisé captive tous les prisonniers, et particulièrement ce personnage principal, qui est aussi le narrateur. Avec la sobriété d’un fond blanc, de néons, d’une caméra et de quelques micros, cet homme déroule le fil de la crise économique mondiale de 2008, vue et vécue de l’intérieur.

Les hommes en cage se passionnent pour un journal télévisé sur chaîne pour enfants, animé par Kate et Laurie. Ce sont ses propres filles qui fournissent aux détenus le peu d’information sur l’effondrement des marchés. Par la voix de leur mère, invisible mais glaçante, qui leur écrit leurs textes, elles énumèrent les naufrages des monnaies et pays touchés : Émirats, Chine, Grèce, Dollar, Yuan, Euro… La situation entre encore un peu plus dans la sphère de l’intime, puisque ce père « Jerry » confie sa paternité à son compère de geôle. Dans un souffle haletant, le comédien, Joseph Drouet, de la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur, rend compte de toutes les nuances qui habitent le propos.

Impuissance manifeste

Et il n’y a plus qu’à regarder la chose monétaire se faire, attendre qu’elle passe. Pourtant, la prison regorge de malfrats capables de renverser un gouvernement à coups de spéculation. Et même ribambelle de parieurs, les yeux rivés sur l’écran, regorge des qualités pour participer à ce désastre, il n’en demeure pas moins qu’ils sont, là où ils sont, hors d’état de nuire. Sur ce terrain fertile, se déploie l’acuité de Julien Gosselin. Par son théâtre même, il nous retient à nos chaises dans cette même sensation, hypnotisés, boulonnés, dans une impuissance manifeste.

La bande son, toujours rondement mené par Maxence Vendevelde (qui aide aussi à la mise en scène) et Guillaume Bachelé, épouse au plus près les lignes de fuite et de tensions du récit. Il faut aussi saluer l’invitation qu’elle envoie aux publics éloignés, à se réconcilier avec le théâtre. On pense aux 18-25 ans, qui boudent les spectacles (ou que les spectacles boudent ?), croyant pour la plupart que c’est sur fauteuil rouge, en costume et dans Molière qu’il faut en profiter.

Décidément, Gosselin, par les sujets qu’il saisit et les moyens qu’il se donne, livre une œuvre impeccable, en toute simplicité.

 

Visuels : © Simon Gosselin

Le marteau et la faucille, mis en scène par Julien Gosselin d’après une nouvelle de Don Delillo. Durée 1h00.

Prochaines dates en 2019 : 
Le 10 et 11 septembre, à Chateau Rouge Scène conventionnée d’Annemasse dans le cadre du festival de la Bâtie
Le 20 et 21 septembre, à Espace pluriels, Pau
Du 25 au 27 octobre, à RomaEuropa, Rome
Du 28 au 30 novembre, au CCAM Vandoeuvre-les-Nancy
Du 4 au 6 décembre, au Théâtre Sorano, Toulouse
Le 10 et 11 décembre, à la Maison de la Culture, Bourges
Les 17 et 18 décembre, au Théâtre d’Arles.
Dates de tournée à venir.

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Philippine Renon

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